‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 3)Chapitre 38 sur 351 · ORIGINE DE LA RÉACTION · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA RÉACTION

notre ancienne puissance, que Ton minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait. Nous n'en éprouvions pas les atteintes; nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que combats de plume et de paroles, qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont nous jouissions et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable. » Ces derniers mots sont significatifs. Si les grands seigneurs n'attaquent les abus que parce qu'ils les croient inébranlables, ils seront fort tentés de les défendre aussitôt qu'ils les verront exposés à des attaques victorieuses. Voilà ce que vaut trop souvent le libéralisme des privilégiés.

Fût-il permis de confondre ces libéraux d'apparence et de surface avec les libéraux sincères et résolus, on n'arriverait à former, de cette réunion hétérogène, qu'une minorité infime de la noblesse et du haut clergé. En dépit de quelques dissidences, l'immense majorité de ces deux castes demeure fidèle aux traditions. Dans la perte de leurs privilèges, nobles et prélats voient une atteinte grave à leur fortune et le dernier coup porté à leur prépondérance. Ce double sacrifice, ils refusent d'y consentir volontairement et ne reconnaissent à personne le droit de le leur imposer malgré eux. Aussi les hommes les plus recommandables se consacrent franchement à la défense de l'ancien régime. Seulement, ils n'écrivent pas, ils ne pérorent pas, ils agissent, et nous verrons bientôt Tefifet de leurs actes. La plupart se tiennent loin des regards de la foule, dans les coulisses de la cour ou dans l'obscurité de la vie de province. Aucun d'eux, pris séparément, n'attire l'attention de l'histoire. Pris en masse, ils composent un faisceau redoutable. De leurs efforts combinés, naît une force agissante, dont il faut tenir compte pour expliquer le cours des circonstances.

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II y a encore un élément qui n'est point à négliger dans cette analyse. La noblesse, le clergis les parlements forment des corps anciens, puissamment constitués. Chacun (Teux est animé d'un esprit qui lui est propre, qui s'est perpt'tué d'âge en âge et qui 0])pose aux progrès de l'esprit nouveau une barrière infranchissable. Vn des hommes qui ont le mieux dépeint la France de 178S, Rabaut Saint-Etienne, a dit dans la brochure que nous avons déjà citée * : « Les lumières pénètrent tard dans les corps: ils sont presque tous comme les salles antiques où ils se rassemblent, où le grand jour n'arrive qu'à midi et lorsque le pays est tout éclairé depuis le matin. » Ce n'est pas seulement que les lumières leur manquent ou leur arrivent trop tard, c'est que la force de l'habitude les entraîne, c'est qu'ils se font un point d'honneur de rester aujourd'hui ce qu'ils étaient hier. C'est qu'aussi l'intérêt général s'efface pour eux devant l'intérêt collectif qu'ils représentent. Ils ne se bornent pas à résister quand on les attaque : dès qu'ils en trouvent l'occasion, ils prennent résolument loflensive. « L'esprit de corps, ajoute Rabaut Saint-Etienne, est une chose qui veut toujours à tort et à travers que le corps ait raison, que lé corps ait droit, que le corps étende ses prérogatives, que le corps plaide, que le corps lutte, qu'il parle, qu'il ordonne quand il peut, qu'il remontre ou représente quand il ne peut pas ordonner, qu'il fasse glisser aujourd'hui des prétentions nouvelles, qu'il les rappelle demain comme des droits non contestés. » Suivant Rabaut Saint-Etienne, l'esprit de corps produit un autre inconvénient non moins regrettable : il inflige la tyrannie de ses prétentions et de ses préjugés à des hom-

1. Considérations sur le tiers-état^ publiées en 1788 et reproduites dans les Œuvres complètes de Rabaut Saint-Etienne (Paris, Laisné, 1826), t. II, p. 237 et suiv.

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