ORIGINE DE LA RÉACTION
mes qui, dégagés de ce joug, abandonnés .aux libres inspirations de leur conscience, montreraient des dispositions largement conciliantes. C'est une des raisons qui expliquent comment la conduite publique de tant de gentilshommes contraste avec leurs opinions intimes. « Les lumières sont d'un tel effet qu'elles éclairent même ceux qu'elles dévoilent, et la majesté de l'intérêt public a quelque chose de si imposant qu'elle entraîne et soumet ceux mêmes qui l'ont le plus outragée. Alors, chaque membre d'un corps, plus éclairé sur la chose publique, rougit des usurpations de ses prédécesseurs et se sent disposé à rendre hommage à l'intérêt général. Mais cette pudeur, qu'il avait dans son logis, s'éclipse dans une assemblée; il se décharge de sa honte particulière sur le grand corps qui la doit porter... Voilà pourquoi nous voyons tous les jours qu'un homme, tenant à un corps, est deux hommes à la fois, qu'il a deux pensées, celle qu'il montre dans le monde et celle à laquelle il souscrit dans une assemblée. Voilà pourquoi nous voyons cinquante personnes de très bon sens prendre une résolution qui n'a pas le sens commun. » Si les observations de Rabaut Saint- Etienne étaient exactes en 1788, à la veille d'une révolution imminente, à plus forte raison l'étaîent-elles quelques années plus tôt, quand aucune révolution ne semblait possible. A cette dernière époque, les corps privilégiés se livraient sans mesure à leur ardeur réactionnaire. Dans la voie où les entraînait un travers incorrigible, ils pensaient avoir tout à gagner et rien à craindre.
Néanmoins, au début du règne, les privilégiés avaient reculé devant une lutte ouverte avec l'opinion publique, qu'ils croyaient soutenue par les dispositions du nouveau roi. Alors, ils courbèrent la tête : ils se résignèrent à une prudence qui n'était ni dans leur caractère,
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ni dans leurs habitudes; et cette prudence leur réussit. Grâce à de sourdes menées, sans rien risquer, sans rien compromettre, ils parvinrent à se débarrasser successivement de Turgot et de Neker. Ils firent échouer les réformes, d'où qu'elles vinssent, sous quelque forme qu'elles se présentassent, grandes et petites, du moment qu'elles tendaient à inaugurer un régime nouveau. Qu'avaient-ils maintenant à redouter de velléités libérales de Louis XVI? Ils venaient de pénétrer le secret de son caractère; ils avaient fait l'épreuve de son incurable faiblesse. Leur victoire semblait décisive.
Enhardis par elle, ils ne bornèrent plus leur ambition au maintien du statu quo. Ils firent ce que fait trop souvent le parti de la résistance, quand il a vaincu le parti du progrès : ils voulurent remonter le courant. Plus ils s'étaient sentis menacés dans leurs intérêts, froissés dans leur orgueil, blessés dans leurs préjugés, plus ils cherchèrent à se prémunir contre le retour de dangers analogues, en joignant, aux avantages politiques et sociaux dont ils jouissaient déjà, un surcroît de nouveaux privilèges; et comme ils étaient maîtres de la situation, comme l'opinion publique, privée de l'appui royal, restait une opinion sans force, la réaction commença.
Maurepas vieilli, sur le bord de la tombe, se serait bien gardé de combattre un mouvement qui répondait à ses tendances personnelles et qui justifiait ses prévisions. Il eut, avant de mourir, le temps de s'y associer. On a prétendu voir, dans sa conduite, un changement de système. On a dit qu'il s'était exposé et qu'il avait exposé le roi au reproche mérité d'une versati-
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