Pages 345 et suiv
Digiti
degrés de noblesse. » En vertu de cette interdiction, les titulaires ou propriétaires de charges n'avaient plus la faculté de les vendre ou de les transmettre qu'à des nobles, archi-nobles. Si quelqu'un d'entre eux refusait de se conformer à la règle posée par la compagnie, de son côté celle-ci refusait de permettre à l'acquéreur de prendre possession. On venait d'assister à un exemple frappant des conflits que pouvait amener ce nouvel état de choses. Pendant deux ans, le parlement de Bordeaux avait refusé d'installer le fameux président Dupaty, le futur auteur du Mémoire sur les roucSy sous prétexte qu'il n'était pas né gentilhomme, et bien qu'il fût depuis longtemps conseiller. Jamais l'esprit de caste n'avait poussé aussi loin Tabsurdité de ses exclusions.
Quant aux dignités de l'Eglise, il y avait longtemps que les prélatures étaient réservées à la noblesse. « Dans tous les siècles, dit la note, insérée aux Mémoires dAiigeardj la porte des évêchés n'avait cessé d'être ouverte à toutes les classes de l'état ecclésiastique.... Pourquoi, dans les règnes de Louis XV et de Louis XVI, n'en trouve-t-on qu'un seul exemple, qui est dans la personne de l'évêque de Senez *? Les évoques et les ministres de la feuille n'avaient pas honte de dire que les évêchés n'étaient faits que pour les gens de qualité. » Mais, du moins, l'accès des bénéfices proprement dits, et surtout des bénéfices secondaires, n'était pas aussi sévèrement interdit aux roturiers. Beaucoup parvenaient à s'y faire une petite place, à force de sollicitations et parfois d'humiliations. On leur enleva cette maigre ressource, toujours en vertu du même système de réaction générale, toujours à la même époque, celle qui suivit la chute de Turgot et de Necker. C'est après avoir raconté les fâcheuses conséquences produites par le
!• Jean Soanen.
Digiti
règlement de 1781 que Mme Campan ajoute : « Une^ autre décision de la cour, qui ne pouvait être annoncée par un édit, fut qu'à l'avenir tous les biens ecclésiastiques, depuis le plus modeste prieuré jusqu'aux plus riches abbayes, seraient l'apanage de la noblesse ^ » Ce dernier trait complète le tableau. Il ne laisse aucun doute sur l'ensemble des circonstances auxquelles se rattache le Règlement de 1781 et dont il conserve Tempreinte.
La réaction ne s'arrête pas en si bonne voie. Une fois lancée, elle continue sa marche, que rien ne contrarie. Elle envahit tout, elle se répand partout. Pour là suivre en ses progrès divers, il faudrait se condamner à des longueurs fastidieuses et parfois descendre à des détails puérils. Ni la liberté de l'agriculture, ni celle de l'industrie ne trouvent grâce devant ses caprices. Tantôt le parlement de Paris défend de moissonner les blés à la faux ". Tantôt des lettres patentes, oui, des lettres patentes, ordonnent que désormais la longueur des mouchoirs qui se fabriquent dans le royaume sera précisément égale à leur largeur'. Laissons de côté ces misères, et contentons-nous de passer en revue des actes d'une portée plus sérieuse.
D'abord, en quelles mains va tomber la lourde suc-. cession de Necker? Les fonctions de contrôleur général avaient toujours été des fonctions difficiles. Après lui, on pouvait craindre qu'elles n'excédassent les forces
1. Mémoires de Mme Campan, édit. Berville et Barrière, l. I, p. 23^,m.
2. Arrêt du 2 juillet 1786, Recueil des lois anciennes, par Isambert et Decmzy, l.'XXVIll, p. 211.
3. Lettres patentes du 23 septembre 1784, ^odèm, t. XXVU, p. 475.
Digiti
d'un homme ordinaire. Imaginez un ministère où se concentraient, avec les affaires spéciales réservées au ministère des finances, celles que notre organisation actuelle attribue aux ministères des travaux publics, de l'agriculture, du commerce, et la majeure partie de celles qui encombrent le ministère de l'intérieur. Dans le gouvernement de l'ancienne France, aucun rouage ne jouait un rôle plus important. De lui dépendait le sort de presque toutes les questions soulevées par l'opinion publique depuis le début du règne, et par conséquent l'avenir de la monarchie. Aussi les premiers à qui Maurepas proposa le contrôle général eurent le bon sens de refuser. « Il trouva enfin un conseiller d'État qui n'osa repousser l'offre jointe à la prière... Joly de Fleury, c'était son nom, offrit un ministre tout honteux de l'être : il avait à peine pris ce fardeau que déjà il en était accablé *. » Mais il possédait, au gré de Maurepas, des qualités qui rachetaient son insuffisance. Il avait des opinions sûres et dans le goût du jour, « C'était un de ces hommes qui ne manquaient pas une occasion de déplorer la diffusion des lumières, et l'on voyait qu'il les avait haïes jusqu'à refuser d'en prendre sa part. L'administration, selon lui, devait être aussi secrète que la procédure criminelle,et toutes deux devaient ressembler à l'Inquisition. Le public n'avait rien à voir dans la fortune publique. Les avocats étaient de trop dans les procès, les écrivains dans les villes, surtout les maîtres d'école dans les villages. On eût cru, à entendre M. Joly de Fleury, qu'il ne savait pas administrer parce que les paysans savaient lire. Il disparut après avoir montré qu'il n'était guère plus avancé qu'eux pour les fonctions qu'il avait osé prendre faute d'oser les refuser '. » Et ceci n'est pas un portrait de
1. Mémoires de Weber, édition Berville et Barrière, U I, p. i47,