‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 108 sur 362 · Gustave III et la cour de France, t. II, p · texte numérisé non relu

Gustave III et la cour de France, t. II, p

revenus de l'Etat ne doivent pas être à la disposition du souverain; qu'il doit lui être seulement accordé une somme assez considérable pour les charges de sa maison, les dons et grâces de ses serviteurs, ainsi que pour ses plaisirs, et que le surplus doit être déposé au trésor royal, pour n'y être employé qu'aux objets sanctionnés par l'assemblée de la nation ; voilà ce que c'est que d'inviter tous les savants à écrire sur cette matière importante. Car, qui n'est pas savant dans ce siècle de lumières? Au reste, la fermentation, qui se manifeste ici et dans les provinces, provient des grands objets mêmes soumis à la déliJDération nationale. Partout, le tiers état veut ressaisir ses droits et secouer le joug des deux autres ordres. Nobles et prêtres disputent le terrain, et on a de la peine à leur arracher petit à petit quelques légères concessions. Il faudra bien qu'ils cèdent à la fm : mais ils ressemblent à cet enfant qui, résolu de ne pas apprendre à lire, ne voulait pas dire A, de peur qu'on ne le forçat bientôt à dire B. « On voit aussi par ce fragment quelle impression produisait alors cette réouverture des clubs, qui nous semble à nous d'une si haute imprudence. On riait de leurs excès. On prêtait à Louis XVI des plaisanteries sur leur compte. Personne ne soupçonnait qu'il y eût là le germe des pires désordres.

Rendre la liberté aux clubs, c'était évidemment laisser une latitude encore plus grande aux sociétés particulières, espèce de clubs à huis clos, aussi dangereux que les autres, mais sur lesquels la police ne pouvait prétendre droit à la même surveillance. Les anciennes continuèrent sans scrupule leur œuvre de destruction et il s'en forma de nouvelles, notamment une, que nous ne pouvons passer sous silence, parce que les documents de l'époque nous la signalent comme ayant exercé, sur les commencements de la Révolution, une influence aussi grande à elle seule que toutes les autres réunies.

Adrien Duport, dans les appartements de qui elle se tenait, avait toujours aimé à s'entourer d'un cercle d'amis politiques. Nous l'avons déjà vu, quelques années auparavant, ouvrir ses salons à la jeune magistrature, lorsqu'elle tenta d'entrer en conférence avec Lafayette nouvellement revenu d'Amérique. C'est également chez lui qu'en mainte circonstance, les partisans des progrès les plus hardis s'étaient rassemblés pour concerter leur conduite et que tout récemment, lors de la publication des édits, conseillers et pairs vinrent s'encourager mutuellement à une résistance opiniâtre. Mais ces réunions successives, issues de circonstances passagères, et presque uniquement composées de membres du parlement de Paris, ne sauraient être confondues avec celle dont il nous reste à parler. Elle ne se forma que plus tard, dans les premiers jours de novembre 1788, quand rapproche des Etats généraux et la prochaine réunion des Notables imposaient au parti populaire la nécessité de s'entendre, de surveiller la marche des événements, de se mettre en relations avec la province, et surtout de préparer les élections, qui bientôt allaient décider du sort de la France. La gravité des résolutions, qu'elle pouvait être appelée à prendre, le secret dont elle aurait souvent besoin de s'entourer, interdisaient à ses fondateurs de multiplier le nombre de leurs adhérents. On la trouve quelquefois désignée sous le titre de Société des Trente *, parce qu'en effet, sans être expressément limitée à ce chiffre, elle ne le dépassa guère. Nous le lui conserverons ici, brevitatis causa.

1. Dans une lettre écrite le 5 août 1791 au comte de Mercy, le comte de La Marck, à propos d'une mission confiée à l'abbé Louis, dit de ce dernier : ;« Ami de Duport , son collègue au parlement, membre de cette société des Trente, qui a devancé par ses projets la ftévolution, il a eu pendant longtemps les liaisons les plus intimes avec les membres de cette société... » Correfip. de [Mirabeau avec le comte de La Marck, t. m, p. 172.

Un des derniers ministres de Louis XVI, M. de Barentin, s'étonne de la liberté que le gouvernement, dont il faisait partie comme garde des sceaux, a cru devoir laisser à la Société des Trente. « La police, dit-il S eût dû surveiller ces assemblées et l'autorité, les proscrire. M. de Crosne, ou n'en fut pas instruit, ou négligea de s'en rendre compte. Quant à moi, jamais il ne m'en parla. Je ne sais si elles furent également ignorées de tous les ministres. Quoi qu'il en soit, ce fut dans cet antre, où se réunissaient des frondeurs, des philosophes, des prôneurs des systèmes du jour, que furent forgés différents plans destructeurs de la puissance légitime. » Il est difficile d'admettre que la police, si mal renseignée qu'elle fût, n'ait pas su à quoi s'en tenir sur l'existence de la Société des Trente. Sans doute, elle ne se sera pas cru obligée d'examiner de trop près ce qui se passait dans les salons d'un conseiller, entre les plus grands personnages de Fépoque. S'il fut prévenu de ces conciliabules, Necker ne dut pas les voir d'un œil bien sévère. Il comptait là quelques-uns de ses meilleurs amis, de ses plus chauds partisans. Enfin le secret, dont s'entourait la société des Trente, n'était pas si bien gardé que M. de Barentin lui-même n'ait fini par connaître parfaitement, avec les résolutions qu'elle prit, le nom des membres qui la composaient. C'est en ajoutant, aux renseignements qu'il donne sur ces deux points, ceux qui se trouvent épars dans les écrits du temps, qu'on parvient à la reconstituer d'une manière à peu près suffisante.

D'abord, on y retrouve, comme noyau originaire, les membres de la faction américaine du parlement de Paris : Robert de Saint-Vincent, Fréteau, l'abbé Sabathier, Sémonville, et quelques autres de leurs collègues, notamment Lepelletier de Saint-Fargeau, le futur con-

i. Mémoire autographe, p. 87.

ventionnel, et l'abbé Louis, le futur ministre des finances. A côté du groupe des parlementaires, figurent quelques membres de la haute aristocratie, les ducs de Larochefoucauld, de Luynes, d'Aiguillon, l'évêque d'Aatun, qui devint le prince de Talleyrand, le marquis de Gondorcet, etc.. : tous partisans des idées nouv-elles, et quelques-uns des plus avancées. Bien entendu Lafayette, l'inévitable Lafayette en faisait partie. D'après Michelet S « Mirabeau, Sieyès, y vinrent et n'y voulurent pas retourner. Politique de caverne, dit Sieyès. Le grand métaphysicien ne voulait agir que d'après les idées. Duport, au secours des idées, voulait appeler l'intrigue souterraine, l'agitation populaire, au besoin l'émeute. » Il y a là une confusion évidente entre deux époques distinctes. Tout le monde sait que plus tard, pendantladuréede l'Assemblée constituante, Mirabeau et Sieyès rompirent avec Duport, dont le radicalisme violent ne pouvait leur convenir. Mais, en 1788, à la veille des élections, une pensée commune, un intérêt commun les réunissait tous. Nul doute qu'alors Mirabeau ne fût un des fondateurs les plus actifs, un des membres les plus assidus de la Société des Trente. Il avait besoin de son appui, comme il avait besoin de la Société des amis des noirs. Il ne négligeait ni l'une ni l'autre, sans se livrer à aucune. C'est même lui qui va nous fournir la date exacte de la naissance de la Société des Trente, dans une lettre qu'il adresse au duc de Lauzun le 10 novembre 1788 ^ « Panchard doit vous avoir reparlé, monsieur le duc, du projet de notre club constitutionnel. Nous avons déjà affilié plusieurs hommes de mérite, qui se rassemblent aujourd'hui à six heures pour la seconde fois, rue du Grand-Chantier, chez M. Duport, conseiller au parlement. Vous y êtes bien

Page 1