II
pour les soumettre à la caducité de nos vieux préjugés. Une partie de la nation peut encore tenter d'opprimer Tautre; celle-ci sentir enfin toutes les injures et mesurer ses droits à sa puissance réelle. Cette assemblée, désavouée par les trois quarts de la nation ou mal organisée, n'osera ou ne pourra toucher aux grandes réformes qui sont à faire. Elle sera réduite, après de longs troubles, à faire place à une plus rapprochée des bons principes, si ses honteuses discussions ne l'ont pas rendue aussi incapable de les connaître qu'indigne de les voter, et nous reviendrons ainsi à ce que dix ou douze bons citoyens proposent aujourd'hui; nous y reviendrons, dis-je, s'il en est temps encore.
« Voilà de quoi il s'agit pour nous. Ne vous étonnez pas, mon ami, si tout mon temps y est; ne vous étonnez pas non plus, si je ne publie rien à cet égard. Mon parti est irrévocablement pris de ne rien imprimer sur les questions qui nous divisent, et en général sur l'Assemblée nationale, que je ne sois sûr d'en être ou de n'en être pas, parce que je ne veux pas me donner une seule chance par ma faute d'en être exclus ; le rôle d'acteur étant, dans ces circonstances, tout autrement important que celui d'instructeur. »
Assurément, la question ne se présentait pas à l'esprit de tous les Français, aussi nette, aussi large-, qu'à celui de Mirabeau ; mais le simple bon sens, un instinct qui, dans les grandes crises, ne trompe pas les masses populaires, leur disait comme à lui, que le résultat du litige allait décider du caractère de la Révolution; qu'il s'agissait notamment de savoir si une partie de la nation tenterait encore d'opprimer l'autre, et si le peuple de France continuerait à rester un peuple féodal. La perspective était à la portée de toutes les intelligences, et le problème les touchait toutes d'assez près, pour remuer le pays jusqu'en ses dernières profondeurs.
Quelles que fussent les dispositions que les Notables apportaient en se réunissant, il était difficile d'admettre qu'une assemblée aussi aristocratique consentit à satisfaire les vœux de la démocratie, à moins que le gouvernement ne vînt joindre l'influence de ses conseils et de ses démarches, à la pression de l'opinion publique. Loin de là, dans le discours qu'il prononce au début de la séance d'ouverture, le 6 novembre 1788 S Necker affecte la neutralité la plus absolue entre les deux systèmes en présence. Impossible de deviner ce qu'il pense et ce qu'il veut. C'est un rapporteur qui ne conclut pas; il expose le pour et le contre, sans choisir entre les deux. Dès les premiers mots, on peut juger de la méthode qu'il va suivre d'un bout à l'autre. Le roi, dit-il par exemple, « sait quel respect on doit avoir pour les antiques usages d'une monarchie; c'est par leur filiation que tous les droits constitutionnels acquièrent un nouveau degré de force, et assurent le maintien de l'ordre public, en opposant de salutaires obstacles à l'amour inconsidéré des innovations. Mais Sa Majesté est également pénétrée de ces premiers principes de justice qui n'ont' ni date, ni époque, ni dernier terme, et qui lui imposent le devoir de chercher à connaître, par une juste représentation, le vœu de ses sujets. » Quand il aborde spécialement la grosse question, la question brûlante, il devient plus énigmatique que jamais. Les opinions les plus contradictoires pouvaient trouver, dans ses paroles, des arguments en leur faveur, et chacune d'elles en effet, au cours de la discussion, ne se fit pas faute d'y puiser à pleines mains.
1. Voyez Archives parlem., t. I, p. 391 et suiv., les procès-verbaux de l'assemblée des Notables.
Mais en dehors de ses actes officiels, quelle fut au fond la conduite du gouvernement, vis-à-vis de ces Notables, qu'il avait sans doute réunis pour se faire une arme de leur jugement? La même, toujours la même. C'est à qui du roi et du ministre s'ingénieront à suivre avec le plus de fidélité la politique de non-intervention. Sur ce point, les explications fournies par Necker, ne sauraient laisser aucun doute. Il prétend que l'opinion des Notables, à leur arrivée, n'était pas tellement ferme, ni tellement arrêtée, qu'une connaissance plus exacte des forces de l'opinion publique ne fût capable de la modifier sensiblement. A Tappui de cette assertion, il rappelle que le simple déplacement d'une dizaine de voix aurait suffi pour donner au vote une tout autre physionomie K Puis il ajoute : '( Je doute même, et avec de bonnes raisons, que la majorité des Notables eût été contraire au vœu du tiers état, si le gouvernement avait cherché à travailler leur opinion; mais le roi voulut qu'on s'en abstînt; il me le témoigna, du moins, et je fais connaître ici, pour la première fois, le motif de la réserve, que j'observai constamment avec les Notables, réserve dont les uns me faisaient un tort et les autres un mérite. J'ajouterai seulement que la recommandation du roi ne me parut pas contraire à ses intérêts. On se donnait le temps de voir le cours de l'opinion publique; et, le conseil, laissant agir les Notables, sans s'associer à leurs délibérations, ménageait au roi l'occasion de faire un peu plus qu'eux en faveur du tiers état, et d'acquérir... un titre plus
1. « On remarqua dans le temps que, malgré la composition toute nobiliaire des Notables, dix voix tournées auraient suffi pour donner à l'avis de Monsieur autant de bureaux qu'à l'opinion contraire. Le calcul est facile à faire. Il y avait six bureaux : le premier, celui de Monsieur, se montra favorable au tiers état, et aux deux suivants, la minorité dans chacun fut de huit contre seize. » Hist. de la Rév. /r., t. I, p. 114, eh note.
formel à la reconnaissance de la plus grande partie de la nation *. » Ainsi Louis XVI et Necker auraient pu, sans grands efforts, rallier la majorité des Notables à l'opinion qu'ils considéraient comme étant la plus juste, la plus en rapport avec les circonstances, la plus conforme à celles qu'ils devaient finir par sanctionner officiellement. Ils l'ont pu, et ils ont négligé de le faire, par je ne sais quel scrupule indigne d'hommes d'État, ou sous l'inspiration de je ne sais quelles subtilités à peine intelligibles. Vit-on jamais pareille insouciance, et comment espérer qu'un gouvernement, conduit par de telles mains, fut en état de résister à l'effroyable tempête dont il était menacé?
Abandonnée à elle-même, l'assemblée des Notables ne comprit même pas la nécessité d'une solution rapide. Elle était, comme en 1787, partagée en six bureaux, fonctionnant et votant séparément. De même aussi le premier soin des bureaux avait été de constituer un comité général de correspondance, qui, sous la présidence de Monsieur, devait régler et surveiller l'ensemble des travaux. A la fin du mois de novembre, ce comité s'était réuni trois fois en tout, et les travaux n'étaient guère plus avancés qu'à l'ouverture de la session. Le roi fut obligé d'adresser, le 30, à Monsieur une note suivant laquelle il réclamait dans le plus bref délai une solution quelconque. Ce n'est qu'après cette mise en demeure que les bureaux se décidèrent à remplir leur tâche avec un peu moins de lenteur. Un incident imprévu venait de montrer ce que gagne un gouvernement à laisser sans direction les assemblées, dont le concours peut lui être utile ou nécessaire. Celle-ci ne se bornait plus à perdre son temps en longueurs oiseuses et à prolonger, sans scrupule, une incertitude regrettable au point