Archives parlem., t. I, p
les autres princes de mon sang, doivent s'adresser directement à moi, et je les écouterai toujours avec plaisir, quand ils voudront me dire ce qu'ils croiront m'être utile. » Cette lettre, où perce l'expression d'un vif mécontentement, arrêta net le cours des débats provoqués par l'imprudence du prince de Gonti. Sous prétexte de se conformer aux ordres du roi, tous les bureaux renoncèrent à délibérer sur une motion qui, d'ailleurs, n'était pas sans leur causer quelques embarras et même sans leur inspirer un peu d'inquiétude.
C'était en effet le premier symptôme public du revirement qui s'opéra dans les dispositions de l'aristocratie française, vers la fin de 1788. Depuis deux ans, elle ne cessait d'afficher un zèle brûlant pour la liberté, une haine profonde du despotisme. En toute occasion, elle demandait des réformes, elle exigeait des garanties. On eût été tenté de la croire plus libérale que le tiers état. Mais le jour où elle s'aperçut que ses intérêts étaient gfavement compromis et que, suivant l'expression du comte de La Marck, « les ruines de l'édifice commençaient à tomber sur sa tête », elle se rejeta bien vite en arrière. Elle condamna les innovations avec autant d'ardeur que naguère elle en mettait à les préconiser. Elle sollicita la conservation rigoureuse de tous les anciens usages, et repoussa toute idée de réforme, quelle qu'elle fût. Si elle n'avait pas encore osé se montrer hostile à la réunion de ces États généraux, qu'elle avait si violemment réclamés, c'est que l'aveu coûtait trop à son amour propre. Mais évidemment, elle regrettait déjà de s'être engagée dans une voie où, dès les premiers pas, elle rencontrait tant de mécomptes. Le temps n'était pas loin où, laissant de côté tout scrupule, elle ne devait plus craindre de témoigner hautement ses regrets et ses répugnances. En définitive, au fur et à mesure que le tiers état s'avance, l'aristocratie recule. Plus ils vont.
plus ils s'éloignent, plus ils se séparent l'un de l'autre. D'abord ce n'est qu'une divergence d'opinions, un conflit d'intérêts. Bientôt la passion va s'en mêler et la lutte va prendre un caractère de violence, que rien jusqu'alors n'avait permis d'entrevoir.
En attendant ces jours néfastes, les esprits étaient déjà assez surexcités, pour que la motion du prince de Gonti produisît sur eux une impression fâcheuse. L'accueil qu'elle avait reçu, de la part du comité des Notables, laissait craindre qu'elle répondît aux sentiments secrets de l'assemblée entière. S'il en était ainsi, comment espérer une décision conforme au vœu populaire? On n'était plus en face d'un échec douteux, mais d'un échec certain. Heureusement le parti populaire parvint à se ménager une revanche. Avant même que les Notables aient eu le temps de prononcer leur verdict, le par lement de Paris avait rétracté son arrêté du 25 septembre.
Le parlement n'avait jamais pu se consoler du naufrage subit de sa popularité. « Etonné \ » dit Sallier lui-même, contraint de reconnaître les faiblesses de ses collègues, « étonné d'avoir perdu la confiance, au moment où il comptait le plus sur les hommages de la reconnaissance, il cherchait, sans espoir de le trouver, le moyen de calmer les esprits et de ressaisir sa première influence. » Parmi ses membres, nul ne se montrait aussi ému que d'Éprémesnil du revirement de l'opinion publique. Plus il avait naguère recueilli d'applaudissements, plus il regrettait de se voir aujourd'hui l'objet de tant de sarcasmes. Il n'attendait qu'une