Archives parlent., t. I, p. 437 et suiv
qui auraient paru, il y a quelque temps, les plus répréhensibles, paraissent aujourd'hui raisonnables et justes; et ce dont s'indignent aujourd'hui les gens de bien passera dans quelque temps pour être régulier et légitime. C'est de ces nouveaux systèmes, c'est du projet de changer les droits et les lois, qu'est sortie la prétention, qu'ont annoncée quelques corps du tiers état, d'obtenir, pour cet ordre, deux suffrages aux États généraux, tandis que chacun des deux premiers ordres continuerait à n'en avoir qu'un seul. Les princes soussignés ne répéteront pas ce qu'ont exposé plusieurs bureaux, l'injustice et le danger d'une innovation dans la composition des États généraux ou dans la forme de les convoquer... Il ne reste aux princes soussignés qu'à y joindre Texpression des sentiments que leur inspire leur attachement à l'État et à Votre Majesté. Ils ne peuvent dissimuler l'effroi que leur inspirerait, pour l'État, le succès des prétentions du tiers état, et les funestes conséquences de la révolution proposée dans la constitution des États généraux.
« Mais il est encore des malheurs plus instants. Dans un royaume où, depuis si longtemps, il n'a point existé de dissensions civiles, on ne prononce qu'avec regret le nom de scission; il faudrait pourtant s'attendre à cet événement, si les droits des deux premiers ordres éprouvaient quelque altération. Alors l'un de ces ordres ou tous les deux peut-être pourraient méconnaître les États généraux, et refuser de confirmer eux-mêmes leur dégradation, en comparaissant à l'assemblée. Qui peut douter du moins qu'on ne vît un grand nombre de gentilhommes attaquer la légalité des États généraux, faire des protestations, les faire enregistrer dans les parlements, les signifier même à l'assemblée des États..? Ainsi cette assemblée si désirée et si nécessaire ne serait qu'une source de trouble et de désordre.
« Que le tiers état cesse donc d'attaquer les droits des deux premiers ordres, droits qui, non moins anciens que la monarchie, doivent être aussi inaltérables que sa constitution. Qu'il se borne à solliciter la diminution des impôts, dont il est peut-être surchargé. Alors les deux premiers ordres, reconnaissant dans le troisième des citoyens qui lui sont chers, pourront, par la générosité de leurs sentiments, renoncer aux prérogatives, qui ont pour objet un intérêt pécuniaire, et consentir à supporter dans la plus parfaite égalité les charges publiques. »
En s'arrêtant à ce dernier alinéa, on voit que la question d'égalité devant l'impôt s'y présente sous un nouvel aspect. Il ne s'agit plus de la reconnaissance d'un principe de raison et de justice, reconnaissance motivée par la crise financière et le désir patriotique de contribuer à son rétablissement. D'après la lettre des princes, c'est un acte de munificence purement volontaire, et dont la concession n'est même pas définitive. Que ceux qui doivent en profiter cessent d'attaquer les droits ou les prétentions des ordres supérieurs, alors, seulement alors, ceux-ci daigneront écouter la générosité de leurs sentiments: et cette formule n'est pas, de leur part, l'effet d'une inadvertance. Non seulement elle exprime très exactement leur pensée, elle répond à une combinaison qui, chaque jour, compte parmi eux de nouveaux adhérents. Bientôt la renonciation aux privilèges pécuniaires ne fut plus considérée, dans les hautes régions sociales, que comme le prix d'un marché. Donnant, donnant : tel fut le mot d'ordre généralement admis. Abandonnez vos prétentions, nous abandonnerons notre privilège, et, en dehors de celui-là, n'attendez rien, absolument rien.
Il y a, dans la lettre des princes, quelque chose d'encore plus fâcheux que cet ultimatum adressé par eux au tiers état, c'est la menace dont ils n'ont pas
craint de raccompagner. On accable les constituants de reproches, parce qu'en juin 1789, ne pouvant obtenir, à l'aide de voies légales et régulières, la réunion des ordres, sans laquelle aucune reforme n'était possible, ils se décidèrent à la conquérir par des voies révolutionnaires : est-ce qu'ici encore, ici toujours, les privilégiés ne leur avaient pas donné l'exemple et montré le chemin? Six mois auparavant, en décembre 1788, le bruit court que le roi ose se permettre d'adopter une solution favorable à l'immense majorité de la nation. Aussitôt, les princes du sang adressent à Louis XVI une lettre publique, une déclaration éclatante, par laquelle ils lui annoncent que les gentilhommes de France sont parfaitement résolus à ne pas mieux respecter les volontés de l'assemblée nationale, qu'ils n'ont coutume de respecter celles du roi lui-même. Pour entraver l'application de mesures qui les mécontentent, ils ne reculeront devant aucune témérité. Déjà, ils parlent de scission, de dissensions civiles, depuis longtemps inconnues, et qu'ils se proposent de ressusciter. Oh, les imprudents! oh, les aveugles ! Sieyès ne se donne même pas la peine de leur répondre sérieusement. « Ils ont osé, dit-il *, prononcer le mot de scission, ils en ont menacé le roi et le peuple ! Eh ! grand Dieu ! qu'il serait heureux, pour la nation, qu'elle fût faite à jamais cette scission désirable ! Combien il serait aisé de se passer des privilégiés ! Combien il sera difficile de les amener à être citoyens î » Voilà tout ce qu'ils gagnent à leurs bravades. Si vous voulez vous séparer de la nation, ne vous gênez pas. Elle ne tient pas à vous garder.
Ce n'est pas tout. La lettre des princes, déjà si imprudente au fond, semble avoir été rédigée à plaisir, pour soulever, en la forme, les justes colères du pays.
1. « Qu'est-ce que le tiers état? » Edition annotée par l'abbé Morellet, p. 185.
Elle ne se borne pas à défendre des intérêts méconnus. Elle se fait un titre des prétendues blessures d'un orgueil puéril. Après avoir poussé leur cri de guerre, les signataires ajoutent : « Quand même Votre Majesté n'éprouverait aucun obstacle à l'exécution de ses volontés, son âme noble, juste et sensible, pourrait-elle se déterminer à sacrifier, à humilier cette brave, antique et respectable noblesse, qui a versé tant de sang pour la patrie et pour les rois, qui plaça Hugues Gapet sur le trône, qui arracha le sceptre de la main des Anglais pour le rendre à Charles VII, et qui sut affermir la couronne sur la tête de l'auteur de la branche régnante? » Il suffit donc que la noblesse se trouve humiliée par le doublement du tiers, pour que Louis XVI ne soit plus libre de l'accorder, et que toutes les considérations politiques s'effacent devant les ménagements dus à sa susceptibilité. Quelques jours seulement après la lettre des princes, le 20 décembre 1788, parut une autre lettre, émanant des ducs et pairs. Ils s'étaient rassemblés au Louvre et, là, ils avaient pris la résolution individuelle et collective de renoncer à leurs exemptions pécuniaires. Ils avaient même ajouté que, si la noblesse avait l'occasion de se réunir comme eux, ils ne doutaient pas qu'elle ne s'imposât le même sacrifice. De son côté, le parlement de Paris, dans un arrêté du même jour, tant en son nom qu'en celui de la magistrature entière, déclarait adhérer à la délibération des ducs et pairs. Ces manifestations répétées excitaient moins de joie que de défiance. On y voyait, de la part des ordres supérieurs, une tactique destinée â empêcher le doublement du tiers, ou peut-être la convocation des États. « D'où viennent, disait Sieyès, de la part du second ordre \ un zèle si
1. En général Sieyès évite de parler du clergé dont il fait partie. Il réserve ses méchancetés pour la noblesse. « Qu'est-ce que le tiers-état? » pages 123 et suiv.
nouveau, tant d'accord et d'empressement? En offrant une cession volontaire, espère-t-il dispenser la loi d'en faire un acte de justice? Trop d'attention à prévenir ce que doivent faire les États généraux, ne pourrait-il pas tendre à s'en passer? Je n'accuse point la noblesse de dire au roi : Sire, vous n'avez besoin des États généraux que pour rétablir vos finances, eh bien! nous offrons de payer pour le tiers. Voyez si cet excédant ne pourrait pas vous délivrer d'une assemblée, qui nous inquiète plus que vous. Non certes, cette vue est impossible. On pourrait plutôt supposer la noblesse de vouloir faire illusion au tiers, de vouloir, au prix d'une anticipation d'équité, faire illusion à ses prétentions actuelles et le distraire de la nécessité pour lui d'être quelque chose aux États généraux. Elle semble dire au tiers : Que demandez-vous? que nous payions comme vous? Gela est juste, nous payerons comme vous. Laissez donc l'ancien train de choses, où vous n'étiez rien, où nous étions tout, et où il nous a été facile de ne payer que ce que nous avons voulu. » Quelle que fût au fond la pensée des privilégiés, il est certain que la singularité de leur attitude était de nature à éveiller les soupçons, et que leurs concessions prétendues ne servirent qu'à augmenter la fermentation générale.
A la même époque, le parlement de Paris, furieux de n'avoir reconquis ni la faveur populaire, ni même la bienveillance du prince, céda à la tentation de commettre une nouvelle palinodie. Il envoya porter, à Versailles, son arrêté du 20 décembre, par une députation, à la tête de laquelle figurait son premier président, d'Ormesson, et celui-ci profita de la circonstance pour se signaler par un sombre tableau de la crise. « Sire, dit-il \ une effervescence dangereuse s'est répandue
i. Sallier, Annales françaises, p. 222.
insensiblement dans tout le royaume. Des idées d'innovation agitent les esprits. L'enthousiasme les échauffe, la contradiction les aigrit, l'opposition les irrite. Des écrits téméraires nourrissent ces fatales dispositions. On ajoute encore à cette commotion générale, par des idées d'égalité, qu'on s'efforce d'établir en système, comme s'il était possible que l'égalité subsistât en réalité. Cette spéculation, toute vaine qu'elle est, sème parmi les citoyens le germe de l'anarchie; elle est la perte de l'autorité royale, en même temps que la destruction de tout ordre civil et monarchique... » On dirait une seconde édition, revue et corrigée, de la trop fameuse lettre des princes du sang.
Alors même que le tiers état ne se serait pas trouvé sous le coup de menaces si multipliées, personne apparemment n'oserait soutenir que son devoir fut d'attendre, dans le calme de l'inaction, le jour où le gouvernement se déciderait à statuer sur ses destinées. Son vrai devoir était de défendre sa cause avec la même énergie que les privilégiés apportaient au soutien de la leur, et il n'y manqua pas. Pétitions, députations, brochures, pamphlets et libelles, il mit tout en œuvre, pour influencer le jugement, dont dépendait son sort. Il eut surtout recours aux délibérations des municipalités, transmises directement au directeur général, par les officiers municipaux qui venaient de les prendre. Sallier nous a dépeint la physionomie de Paris durant cette période orageuse ^ Nulle part on ne la trouve plus exacte et plus complète. Nous n'avons qu'à renvoyer le lecteur aux développements qu'il nous donne.
Je ne lui reprocherais qu'une chose, c'est d'imputer, comme toujours, aux intrigues de Necker, un mouvement qui s'explique de lui-même, et qui n'est que le