‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 128 sur 362 · Mémoires, 2e édit., p · texte numérisé non relu

Mémoires, 2e édit., p

de M. Necker qui résista longtemps, qui en prévoyait les inconvénients, et ne céda qu'à l'impression que faisait sur lui la voix publique. Personne n'a su, hors de sa société intime, combien il a balancé sur ce fameux Résultat du conseil^ et avec quelle inquiétude il Ta promulgué, car il avait une sagacité rare, pour apercevoir . dans le plus grand détail et dans le plus grand éloignement, les vices, les inconvénients de chaque mesure; et c'est cette faculté d'étendre à l'infini ses observations qui le rendait si indécis. Je n'attachais pas au doublement du tiers tous les inconvénients que la conduite du gouvernement a rendus irrémédiables. J'avais, sur cette grande affaire et sur l'ensemble des mesures à prendre dans ces circonstances, des idées différentes de celles de M. Necker et de ses collègues. Je les développai dans le temps, et j'ai souvent gémi de ne pouvoir les faire adopter. M. de Montmorin, avec qui je m'étais lié, lorsqu'à son retour d'Espagne, il passa à Toulon, fut le seul qui en parut frappé; il les appuya, mais inutilement. » A elle seule, cette assertion d'une voix autorisée et dont personne ne suspecte la véracité, suffirait à nous éclairer sur les véritables dispositions de Necker. Elle est d'ailleurs confirmée par un autre témoignage, non moins digne de confiance, celui de Lally-ToUendal *. « On s'est éloigné de la vérité en représentant Necker comme entraîné par une aveugle prévention à ce doublement du tiers. Ses perplexités ont été à ce point qu'il a eu, dans son cabinet, un premier rapport imprimé, dans lequel il refusait au troisième ordre un nombre de représentants égal à celui des deux ordres . supérieurs. Il donnait seulement à plusieurs grandes villes la satisfaction d'élire un plus grand nombre de députés. Nous tenons de l'archevêque

1. Biographie Michaud, v« Necker, article de Lally-Tollendal.

de Bordeaux (M. de Gicé), cette particularité jusqu'ici inconnue, mais incontestable. Il nous a répété vingt fois qu'il avait vu ce premier rapport, qu'il y avait concouru lui-même; qu'il l'avait laissé dans le cabinet du ministre en partant pour la campagne; que, revenu à Paris la veille de Noël, il avait trouvé tout changé, et que Necker lui-même avait dit : Nous ne sommes plus assez forts pour leur refuser leur doublement. Il le faut complet... Loin d'être enivré des succès de ses conclusions, Necker en attendait la suite avec une inquiétude qui s'augmentait à la nouvelle de certaines élections. Je vois la grande vague s'avancer (écrivait-il en approchant de l'ouverture des États généraux); est-ce pour m' engloutir? Le rédacteur de cet article a vu cette lettre *. »

Après cela plus de doute. Il faut renoncer à voir dans Necker le personnage que nous dépeignent les partisans de l'ancien régime, révolutionnaire endurci, abusant de ses fonctions pour renverser ce qu'il était tenu de défendre, et poursuivant son œuvre de destruction avec autant de persistance que de déloyauté. Examinée avec soin, sa conduite est celle d'un homme honnête, scrupuleux jusqu'à l'indécision, cherchant le bien en conscience, mais n'ayant ni l'esprit assez élevé pour le découvrir de loin, ni le caractère assez ferme pour l'embrasser franchement. Que si nous lui demandons à lui-même quel fut le principal motif de sa résolution tardive, il nous répond que ce motif est précisément le seul dont il n'ait pas osé parler dans son rapport officiel. « Le mot de nécessité ne s'y trouve point », dit-il % et pourtant, à l'entendre, il n'a fait que subir une nécessité impérieuse, qui ne lui laissait plus la liberté du choix.

1. Comparez encore ce que dit le comte de Montiosier, Mémoires, t. I, p. 84.

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