II
exercé le plus d'influence sur la marche des événements, à ce moment critique. « Il fallait renoncer, dit Mounier «, aux États généraux, si l'on ne voulait pas donner au tiers la double représentation. Il y attachait une telle importance qu'il aurait, dans presque toutes les provinces, refusé d'élire des députés, ou que ceux-ci seraient restés dans l'inaction, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu l'égalité du nombre avec les deux autres ordres; mais la situation des finances ne permettait point de se passer des États généraux, la double représentation était donc inévitable... Mais, il est évident qu'une grande erreur fut commise dans cette occasion par le ministère ; c'est qu'en approuvant la nécessité de la double représentation, on n'en sentit pas toutes les conséquences, on ne vit pas qu'elle entraînait la délibération par tête. C'est précisément parce que le tiers état avait attaché à l'augmentation du nombre des siens une si grande importance, qu'il était difficile de ne pas apercevoir son dessein d'acquérir plus d'autorité dans les États généraux... Si le gouvernement ne consentait pas à la réunion des ordres, il devait donc tout entreprendre pour éviter la double représentation; mais, s'il la jugeait inévitable, il devait s'attendre à la délibération par tête, et la faire entrer dans tous ses plans, dans toutes les précautions qu'il avait à prendre pour l'avenir. Le roi et les ministres me paraissaient avoir un si grand intérêt à réunir les ordres, dans l'assemblée de 1789, que je croyais ne pas contredire leurs vues en proposant aux assemblées de Dauphiné de solliciter en faveur de la délibération par tête. J'étais convaincu que cette forme serait ordonnée avant l'ouverture des États généraux. Le rapport fait au conseil le 27 décembre 1788, ne put même me tirer de mon erreur. » Ainsi Mounier lui-même
1. Mounier, Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres, t. I, p. 228-240.
soupçonnait Necker de déguiser le fond de sa pensée et d'atténuer systématiquement les conséquences du doublement du tiers, afin de calmer les répugnances de ceux qui s'y opposaient. Il ne pouvait pas admettre qu'un homme d'État intelligent tombât dans une erreur si grossière. Cependant, le rapport du directeur général contenait déjà des passages, qui ne laissaient aucun doute sur la nature de ses convictions; et sa conduite ultérieure s'est chargée de démontrer qu'il était aussi sincère qu'aveugle. Si jamais le doublement du tiers a entraîné le vote par tête, on peut affirmer que ce résultat n'a été ni prévu, ni désiré par lui. Ses sympathies pour le tiers état ne l'entraînaient pas si loin.
La dernière partie de son rapport est encore plus étrange que la première. Il y expose les réformes que le roi, à la suite d'un long entretien avec son ministre, a déjà résolu d'accorder à ses sujets, ou en d'autres termes « les dernières intentions de Sa Majesté relatives au plus grand avantage de son peuple *. » Il y trace le programme du règne, tel qu'il vient de le faire agréer par le souverain, tel qu'il se flatte de le réaliser avec le concours des États généraux. Ici encore Necker, sans le savoir, nous révèle le secret de ses illusions et de ses faiblesses. Il ne craint pas d'associer le roi, les ministres, la cour à l'étroitesse de ses vues. Il tient à nous les montrer tous atteints du même aveuglement que lui, et la vérité est que personne d'entre eux ne proteste. Sur ce point, ils sont tous unanimes.
Depuis quelque temps, un groupe d'historiens, dont les écrits se recommandent par leur éclat à l'attention publique, proclament et répètent, à l'envi les uns des autres, que la Révolution de 1789 était parfaitement inutile; qu'au moment de son explosion, toutes les ré-