‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 15 sur 362 · ASSEMBLÉE DE VIZILLE · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE DE VIZILLE

malgré ceux qu'elle prévoit encore, elle se déclare prête à rester en permanence, jusqu'au temps où les tribunaux seront réintégrés dans leurs anciennes fonctions. Il ne lui suffit pas non plus de solliciter respectueusement la convocation des États généraux. Elle connaît et elle indique un moyen sûr de les obtenir quand même. Si le ministère essaye d'éluder ses promesses, elle refusera l'impôt^ sous quelque forme qu'il lui soit demandé. Les Dauphinois ne payeront désormais que ce que leurs députés auront librement consenti, après délibération dans le sein d'une assemblée générale. C'est un exemple de fermeté qu'ils prennent l'engagement de donner « à tous les Français », bien sûrs de trouver parmi eux de nombreux imitateurs et de réduire le gouvernement à capituler. Ainsi, tant qu'il s'agit d'en finir avec les vieux errements de l'absolutisme, l'assemblée de Vizille ne recule devant aucune hardiesse. Les trois ordres sont animés des mêmes sentiments. Ils se sentent forts de leur compJète union. Loin de modérer l'ardeur du tiers état, le clergé et la noblesse le poussent aux partis les plus énergiques, aux résistances les plus opiniâtres.

Il en est autrement dès que l'assemblée se hasarde sur le terrain brûlant des questions qui touchent à l'organisation sociale. L'égalité y compte moins de partisans que la liberté. Déjà les ordres supérieurs n'ont pu dissimuler le regret qu'ils éprouvaient, en se voyant ravir un de leurs anciens privilèges, celui d'avoir seuls droit aux dignités dans les états provinciaux, notamment à la présidence. Cinquante-neuf voix se sont prononcées contre la disposition qui tend à rendre ces dignités électives ^ C'est un premier symptôme de division, dont

1. Voyez le Procès-verbal de l'assemblée de Vizille, Bibl. nat., Lb^o^ n" 614 A. Toutes les autres résolutions, prises par rassemblée, furent adoptées à l'unanimité.

la prudence ordonnait de tenir un compte sérieux. Ne croyez pas que le sage Mou nier ait proposé à ses collègues d'étendre aux États généraux le système de la double représentation et du vote par tête. Quoi qu'on dise et qu'on répète trop souvent, l'assemblée de Vizille n'a rien eu à décider, elle n'a rien décidé de semblable. Elle s'est bornée à consacrer la décision prise par l'assemblée préliminaire de Grenoble, décision qui ne s'appliquait qu'aux états provinciaux. De même encore, Meunier se serait bien gardé de poser, dans son projet de rédaction, le principe absolu de l'égalité devant l'impôt. Craignant de soulever un conflit, qui eiit tout perdu, il a préféré se restreindre à demander la suppression de la corvée et son remplacement par une taxe à la charge des trois ordres. Encore, pour être plus sûr du succès, a-t-il eu la précaution d'invoquer un texte spécial, la transaction de 1554. Sur ces divers points, les résolutions, prises à Vizille, sont évidemment incomplètes. Quelques mois, quelques semaines plus tard, elles sembleront insuffisantes. En juillet 1788, le tiers état les accueillait avec joie, comme un progrès immense, imprévu, qui lui ouvrait des perspectives auxquelles il avait renoncé depuis longtemps.

Mais, de tous les articles de Vizille, nul ne produisit autant d'effet en France que celui qui conviait toutes les provinces à s'unir pour le soutien d'une cause qui les intéressait également. Nous retrouvons ici l'idée émise pour la première fois par Barnave. Depuis la publication de sa brochure, elle a subi l'épreuve de longues discussions. Peu à peu, elle a conquis tous les suffrages, et l'assemblée, en lui accordant la consécration de son vote, n'a fait que ratifier tun vœu public *.

1. « L'article capital, longuement discuté d'avance, fut la renonciation de la province à tous ses anciens privilèges. On avait justement calculé que cet abandon produirait le plus grand effet sur les provinces,

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Ce n'est pas du reste un pur sentiment de générosité qui a dicté la conduite des Dauphinois. Ils ont calculé que, pour vaincre l'absolutisme royal, il était indispensable de réunir contre lui les forces de la France entière. Jusqu'alors les pays d'états, appuyés sur des privilèges particuliers, avaient seuls soutenu la lutte. Il était temps de généraliser la résistance en s'adressant aux pays d'élection, qui formaient la plus grande partie du royaume. Mounier se chargea de leur démontrer qu'eux aussi, ils avaient des droits à faire valoir. Dans des remontrances, que l'assemblée de Vizille joignit au procès-verbal de ses délibérations, et dont il fut également le rédacteur, il inséra entre autres le passage suivant : « En parlant de nos privilèges, nous sommes bien éloignés d'abandonner les intérêts des autres Français. Toutes les provinces ont des chartes, qui les affranchissent des impôts arbitraires, et, quand elles n'en auraient pas, elles n'en devraient pas moins être exemptes. Ni les temps, ni les lieux ne peuvent légitimer le despotisme. Les droits des hommes dérivent de la nature seule et sont indépendants de leurs conventions. » On a vivement reproché à Mounier la virulence de son langage ^ Nous n'avons pas à le justifier ici. Il nous suffit d'expliquer comment la résolution dauphinoise, accompagnée d'un tel commentaire, était nécessairement appelée à produire un effet exceptionnel.

Un dernier incident, vint clore d'une manière digne d'elle cette longue et mémorable séance. Il était près de trois heures du matin, dans la nuit du 21 au 22. L'assemblée allait se séparer. Alors, porte le procès-verbal officiel, « messieurs du clergé et de la noblesse ont été complimentés par un des messieurs du tiers état, au

qui n'avaient point de privilèges et qui formaient la généralité de la France. » Molleville, Hist. de ta Rév. fr., t. I, p. 339. \ . De Lavergne, Assemblées provinciales, p. 384.

nom de son ordre, sur la loyauté avec laquelle, oubliant d'anciennes préventions, ils se sont empressés de lui rendre justice, et sur leur zèle pour maintenir l'union entre les ordres. M. le comte de Morges a répondu, pour le clergé et la noblesse, que le désir de contribuer au bonheur de leurs concitoyens dicterait toujours leurs résolutions, et qu'ils seraient toujours prêts à s'unir avec eux pour le salut de la patrie. » Ces promesses n'étaient pas vaines ; la suite l'a prouvé. En attendant, elles furent accueillies comme un nouveau gage des dispositions libérales de l'aristocratie dauphinoise. Elles augmentèrent les espérances qu'avait déjà fait naître sa conduite.

« L'explosion de la poudre », dit un contemporain, « n'est pas plus prompte que celle que firent dans l'opinion les arrêtés de Vizille. » Publié sans retard, et répandu avec profusion, le procès- verbal de l'assemblée excita partout un enthousiasme universel. Dès lors, la défaite des ministres était certaine, irrévocable, et cependant Brienne toujours plein d'illusions se cramponnait à un pouvoir qu'il était plus que jamais incapable d'exercer. En Dauphiné notamment, il essaya de louvoyer encore, de sauver au moins les apparences. Il n'aboutit qu'à de cruels mécomptes. On se rappelle que l'assemblée de Vizille s'était ajournée au 4«r septembre. Il se flatta de prévenir cette réunion illicite, en convoquant lui-même pour le 30 août, à Romans, une autre assemblée, assemblée officielle, qu'il composa de 180 membres, et qu'il chargea de lui soumettre un plan, d'après lequel les états de la province seraient immédiatement reconstitués. C'est ce que les Dauphinois lui

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