Droz, eodem, p
l'objet de discussions sérieuses. On n'en cite pas une qui essaye de les justifier, d'établir entre eux des catégories, de faire la part du feu dans le prochain désastre. Ce ne peut être par erreur ou par inadvertance qu'elles gardent le silence. La Lettre des princes a déjà donné sur ce point le signal d'alarme. Evidemment, c'est affaire de tactique. Ici l'on garde une réserve absolue, parce qu'il s'agit d'un terrain brûlant, sur lequel tous les partis, nous le verrons bientôt, hésitent à s'engager avant l'heure .
De ce que l'immense majorité des brochures est favorable aux idées nouvelles, il ne s'ensuit pas que toutes s'accordent sur l'apphcation à faire de ces idées, ni sur les moyens propres à en assurer le triomphe. Dans le courant général, on distingue dès l'abord deux courants distincts, celui des œuvres modérées et celui des œuvres révolutionnaires. Les modérées sont de beaucoup les plus nombreuses, mais elles ne sont pas les seules. Dans le nombre, il y en a de véritablement remarquables par le fond et par la forme. A entendre quelques écrivains de nosjours, on dirait que le mouvement de 1788 n'a fait éclore que des écrits de circonstance, destinés à flatter les passions du moment, et complètement indignes d'être relus aujourd'hui. Ceux qui en parlent avec tant d'injustice ne les connaissent pas ou les connaissent bien mal. On y trouve au contraire une mine inépuisable de renseignements sur l'ancien régime. On y observe surtout combien les hommes de cette époque différaient des politiciens, qui encombrent la nôtre, par l'étude, par la méditation, par l'effort, par les qualités solides de l'esprit. Que de critiques dirigées, après coup, contre leurs actes, dans des
livres vantés, auxquelles ils ont répondu d'avance dans ces brochures, aujourd'hui trop dédaignées! Que d'explications parfaitement senâées ils y donnent de leurs opinions et de leur conduite! Ils savent y prouver que non seulement aucune connaissance, mais encore aucune prévoyance ne leur a manqué, du moins dans les limites qu'on est en droit d'exiger de la faiblesse humaine.
Si l'on tenait à se faire une idée à peu près exacte des brochures, rentrant dans la catégorie des publications modérées, il faudrait au moins en parcourir une dizaine, choisie entre celles qui ont eu le plus de retentissement, par exemple, celles de Gerutti : Mémoire pour le peuple français, Elrennes au public, Vues génér^ales sur la constitution française; celles de Gondorcet sur les affaires présentes^ sur les assemblées provinciales, etc.; celles de Volney ; la Lettre sur les États généraux, par Target ; le Cahier des États généraux, de Bergasse; une Idée sur le mandat des députés aux États généraux, de Servan; VAvis au tiers état, de M. le prince de Beauvau; la Différence de trois mois en il88, par le marquis de Casaux; le Bon sens, par le comte de Kersaint; les écrits de Delandine, de Desmeuniers, de Rœderer, et la Voix du citoyen par Lebrun, le futur consul. Mais un examen si détaillé nous entraînerait à des longueurs que l'étendue de ce travail ne comporte pas. Nous nous bornerons à en analyser les deux spécimens qui nous semblent le plus dignes d'intérêt.
Dans les premiers jours de janvier 1789, Meunier, devenu secrétaire des états de Dauphiné, publia ses Nouvelles observations sur les États généraux de la France, G'est un volume in-8° de 282 pages, mais dans lequel les deux tiers environ sont consacrés à l'histoire des États antérieurs à 1614. L'étude des questions à Tordre du jour ne commence qu'à la page 181. Encore,
si ron y regarde de plus près, on s'aperçoit qu'il ne s'agit guère que d'une seule de ces questions, celle du vote par tête ou par ordre, considérée par l'auteur comme « la plus importante qui ait jamais agité les esprits dans ce royaume », et celle dont on peut affirmer sans crainte que « de sa décision dépendra le bonheur des Français ». Tout ce qu'il a dit, avant de l'aborder, n'est là que comme une introduction. Si, par exemple, il s'efforce d'établir que la France n'a pas de constitution, qu'elle ne peut pourtant pas s'en passer, et que « le but de tous les bons citoyens, qui ne sont pas les ennemis du prince et de la patrie » , doit être d'en obtenir une, c'es t uniquement afin d'établir que la future assemblée sera nécessairement une assemblée constituante; que toute assemblée de ce genre est, nécessairement aussi, une assemblée unique; que, par conséquent, il est impossible d'admettre, en pareil cas, trois chambres délibérant séparément; qu'il faut donc, coûte que coûte, arriver à la délibération commune et au vote par tête. Pourquoi se livre-t-il ensuite à l'étude des « pouvoirs qui doivent être confiés aux députés? » Sinon, parce que la nature de ces pouvoirs peut aider à conquérir le résultat désirable et désiré. Meunier cite, à ce propos, quelle règle ont adoptée les états de Dauphiné. Ils ont donné à leurs représentants un mandat général, sans restriction, sans réserve, mais subordonné à la condition expresse qu'ils siégeraient dans une assemblée unique, où l'on voterait par tête. « Cette province, dit-il \ a pensé que le but principal des États généraux devait être de donner à la France une constitution; qu'un pareil soin ne pouvait être confié qu'aux représentants de la nation même; que la nation n'est pas représentée, si les différentes classes, qui la composent, ne sont pas réunies; qu'il ne doit pas
d. Nouvelles observations, p. 232.
être au pouvoir d'une seule de ces classes d'opposer au bonheur public des obstacles éternels. Cette province a reconnu qu'elle ne devait pas restreindre le pouvoir de ses représentants, lorsqu'une fois ils seraient devenus membres d'une assemblée nationale; mais elle a voulu s'assurer auparavant, que rassemblée, dans laquelle ils voteraient, serait vraiment une assemblée nationale, c'est-à-dire, la réunion des représentants de tous les ordres, dont les suffrages seraient comptés par tête. »
Aussi tout converge à la même conclusion; et cependant Meunier ne voudrait pas qu'on se méprît sur les bornes et la portée de son système. Il termine son livre par un chapitre intitulé : Des formes que doivent avoir les assemblées nationales après V établissement de la constitution. On devine déjà ce qu'il veut. Une fois la constitution votée, une fois la tâche de l'assemblée constituante, de l'assemblée unique, accomplie, il admet, il préconise la nécessité de deux chambres : il entre même dans de longs détails sur la composition, alors comme aujourd'hui si difficile à régler, de la chambre haute. Parfaitement instruit du mécanisme des institutions anglaises, il montre en quoi nous pouvons nous en rapprocher, en quoi les circonstances nous interdisent d'en essayer une imitation servile. Ce n'est pas une chambre des pairs qu'il veut, c'est plutôt un sénat, composé de membres de droit, de membres héréditaires, viagers , électifs , réunissant en un faisceau les forces vives de la nation. Sur ce point, les législateurs, qui nous ont doté de la constitution de 1875, auraient peutêtre bien fait de méditer les Observations de Meunier. En tous cas, elles méritent assurément d'attirer l'attention des publicistes. Elles prouvent, de sa part, une sagacité et une rectitude d'esprit, qui recommande son nom à l'estime particulière des juges impartiaux.
Presque en même temps paraissait l'écrit de Rabaut-
Saint-Etienne, qui porte pour titre : Considérations sur les intérêts du tiers état\ On y relève les mêmes idées et les mêmes conclusions que dans le livre de Mounier. Ce qui distingue celui-ci, c'est l'originalité des développements et le mérite d'un style qui s'élève parfois jusqu'à la véritable éloquence. Nous avons eu déjà l'occasion, dans notre premier chapitre, de citer plusieurs passages de cette brochure aujourd'hui trop oubliée. Il faudrait la citer presque tout entière; car elle est à la fois une des plus instructives et des plus attrayantes qu'ait produites le mouvement de 1788. Rabaut-Saint-Etienne ne va pas jusqu'à dire, comme Sieyès, que le tiers état soit tout en France. « C'est, dit-il, la nation moins la noblesse et le clergé. )> Mais il se hâte de compléter sa pensée, qui ne s'éloigne guère après tout de celle de son futur collègue. « Retranchez, par supposition, les deux cent mille gens d'Église qui peuvent être en France, vous avez toujours la nation. Retranchez même toute la noblesse par supposition encore, vous avez toujours la nation ; car on peut créer mille nobles dès demain, comme il se fit au retour des croisades. Mais si vous retranchez les 24 millions de Français, connus sous le nom de tiers état, que restera-t-il? Des nobles et des gens d'Église; mais il n'y aura plus de nation. » En vain, pour empêcher le tiers de prendre, dans le gouvernement de cette nation, la place qui lui appartient, on invoque contre lui les dispositions exclusives d'une législation surannée. Rabaut-Saint-Etienne oppose à ce système des arguments, qui ne souffrent pas de réplique : « Pour justifier ces formes et ces lois, on s'appuie sur leur ancienneté ; mais l'ancienneté d'une loi ne prouve qu'une chose, sinon qu'elle est ancienne. On s'appuie de la possession ; mais la possession passée n'est pas un droit