‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 158 sur 362 · Œuvres complètes, t. II, p. 237 et suiv · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, t. II, p. 237 et suiv

à la possession éternelle; autrement il ne faudrait- rien changer, même aux abus, car les abus sont une possession aussi. On s'appuie sur Thistoire; mais l'histoire n'est pas notre code. Nous devons nous défier de la manie de prouver ce qui doit se faire, par ce qui s'est fait. Car c'est précisément de ce qui s'est fait que nous nous plaignons. Cette histoire même, que nous nous gardons bien d'alléguer comme une loi, et que nous n'employons que contre ceux qui la citent, l'histoire témoignerait contre eux; car, en prouvant qu'on a changé jadis, elle les forcerait a conclure qu'on peut changer aujourd'hui. Nous connaissons, en effet, l'époque de chacune de ces lois, ou de chacun de ces usages, que leurs protecteurs et leurs protégés appellent loi fondamentale. Or chacune d'elles a succédé à un autre ordre de choses : elle a fait un changement, et ce changement dépose contre eux. »

Mais le point sur lequel Rabaut insiste le plus, celui qui donne à sa verve le plus de mouvement et d'éclat, c'est la nécessité d'en finir avec les dissensions de l'ancien temps, avec l'esprit de clocher, l'intérêt égoïste de chaque ville, de chaque village, de chaque classe. C'est l'indispensable besoin de susciter un esprit nouveau répondant aux circonstances nouvelles. «Sentez- vous bien, s'écrie-t-il, descendants des Gaulois subjugués, enfants de fief et de servage, sentez-vous ce que c'est que l'intérêt public? Cette grande pensée s'est-elle jamais offerte à votre esprit? Avez-vous jamais examiné comment, des intérêts de 26 millions d'individus, de leurs travaux, de leur activité, de leurs besoins, se compose en abstraction un seul et grand intérêt, qui couvre la surface d'un empire immense et dont la vaste unité offre le plus magnifique spectacle? Que si, au lieu de cette simplicité imposante, nous ne voyons qu'une foule d'intérêts particuliers, qui s'occupent chacun de soi, et

tournent le dos à l'intérêt général; si l'individu, si la bourgade, si la ville, si le corps, si la province, si la magistrature, si l'Église, concentrés chacun dans l'intérêt borné qui l'occupe, se sépare du tout, nous ne voyons plus qu'une vaste confusion, d'autant plus embarrassante, qu'elle sera plus étendue et plus multipliée. Je sais bien que je touche votre plaie secrète; mais si j'y touche, c'est qu'il est en votre pouvoir de travailler à la guérir. Je sais qu'il n'y a pas chez nous d'intérêt public, mais voilà pourquoi je propose de le faire naître. Il n'y a pas un intérêt commun, mais il y a déjà un grand intérêt prépondérant qui en est le levain, et cet intérêt est en vous. » Tel est le langage que parlait à nos pères un obscur ministre d'une religion proscrite. Lorsque Rabaut-Saint-Etienne écrivait ce beau passage, sans doute il entendait fermenter autour de lui l'esprit fédéraliste et, comme Meunier, il s'efforçait d'en combattre les théories dangereuses, avec autant d'énergie et peutêtre avec une onction plus entraînante.

Si, des brochures modérées, nous passons aux brochures révolutionnaires, la première que nous rencontrons est le fameux « Mémoire sur les États généraux^ leurs droits et la manière de les convoquer. » C'était l'œuvre d'un noble, qui s'est chargé de démontrer par la suite que la véhémence de ses opinions n'avait d'égale que leur versalité. Nous en trouvons, dans les Mémoires de Weber \ une analyse remarquable, que nous reproduisons ici, dans la crainte de ne pouvoir la remplacer avec avantage. « Le plus violent de tous ces écrits, celui qui contribua le plus à enflammer toutes les têtes fut le Mémoire du comte d'Entraigues. Il laissa tous les autres bien loin derrière, non seulement pour le talent et l'éloquence, mais encore pour l'énergique cha-

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