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leur, ou plutôt rincoiicevable hardiesse qui éclatait à chaque page. Ce gentilhomme languedocien, élève de J.-J. Rousseau, ami de Ghamfort, avait puisé son droit naturel dans le Contrat social du philosophe genevois, et son droit civil et public dans les scènes du Marchand de Smyrne (comédie de Ghamfort).... Son ouvrage était un traité complet de près de trois cents pages, parlant non seulement de l'établissement des Francs dans les Gaules, mais des droits primitifs de l'homme dans l'état de nature, pour arriver, à travers toutes les vicissitudes du gouvernement français, pendant quatorze siècles, jusqu'au moment actuel. L'auteur avait pris, pour épigraphe, la formule avec laquelle les anciens cortès d'Aragon investissaient leurs rois de la souveraineté : Nous qui valons chacun autant que vous, et qui tous ensemble sommes plus puissants que vous^ nous promettons d'obéir à votre gouvernement, si vous maintenez nos droits et nos privilèges : sinon, non. Il faut en convenir, jamais prince n'avait moins mérité que Louis XVI qu'on joignît pour lui, à un engagement de fidélité, une menace de destitution ; mais quelque hardie que dût paraître cette épigraphe, le livre lui-même la faisait bientôt oublier.
« La première phrase était une consécration du gouvernement républicain et un anathème contre la monarchie *. La seconde y présentait, dans le peuple français, un troupeau d'esclaves gémissant sous l'excès de Toppression ^ Bientôt, la. légitimité de l'insurrection était proclamée '; le pouvoir législatif de la couronne était
1. « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles, que le ciel voulut qu'il existât des républiques; et peut-être, pour punir l'ambition des hommes, il permit qu'il s'élevât de grands empires, des rois et des maîtres. »
2. « Mais toujours juste, même dans ses châtiments. Dieu permit qu'au fort de leur oppression, il existât pour les peuples asservis un moyen de se régénérer. »
3. « En Angleterre, l'insurreclion est permise; elle serait sans doute
attaqué, déclaré incompatible avec son droit héréditaire *, accusé de rendre la condition des Français, pire que celle des Turcs. Toutes les cours, sans distinction aucune, étaient dénoncées comme un foyer de corruption; tous les courtisans comme des ennemis naturels dé l'ordre public, comme une foule avilie d'esclaves à la fois insolents et bas; le trône, comme un siège, où c'était un hasard de ne pas voir les passions serviles et dangereuses honorées et respectées ;\dL noblesse héréditaire comme le plus épouvantable fléau, dont le ciel dans sa colère pût frapper une nation libre; les siècles, qui l'avaient honorée, comme des siècles de honte,... Sur la composition des États généraux, qui allaient se tenir, sur le nombre respectif des députés.., tandis que plusieurs personnes s'alarmaient de cette double représentation du tiers état, déjà obtenue dans les assemblées provinciales, et déjà réclamée dans quelques assemblées d'états particuliers. Fauteur du Mémoire était à peine satisfait de cette proportion. Il répétait que le tiers était le peuple, et que \q peuple était fÉtat lui-même..; que, dans le peuple^ résidait la toute-puissance nationale; que par lui tout l'État devait exister; et il en tirait cette dernière conséquence : il faut donc que le nombre de ses députés égale au moins celui des deux autres ordres réunis, afin que l'intérêt public prédomine toujours dans une assemblée, qui cesserait d'être nationale, si jamais l'intérêt de quelque ordre que ce soit infirmait ou annulait la volonté du peuple. Celui qui publiait une pareille doctrine devait aisément pressentir qu'on lui opposerait avec effroi la crainte de tous les désordres, qu'elle pouvait entraîner. Il bravait l'objection comme il la préve-
légitime, si le parlement détruisait lui-même une constitution que ses lois doivent conserver. »
1. « Eh, grands Dieux! s'il est, sur la terre, un homme incapable, par sa position, d'exercer le pouvoir législatif, c'est un roi, et surtout un roi héréditaire. »
nait. Il la tranchait avec une seule phrase : // ii'est aucune sorte de désordres qui ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure le pouvoir absolu. Tel fut le brandon lancé au milieu de toutes les matières inflammables, qui couvraient déjà la surface de la France. Cet ouvrage parut quelques jours avant la seconde assemblée des Notables. Le ravage, qu'il fit dans les esprits, peut à peine se concevoir. »
Il produisit même beaucoup plus d'efl*et que des ouvrages au fond plus hardis, mais composés plus sobrement et que, d'ailleurs, le nom encore obscur de leur auteur ne recommandait pas à l'attention publique. Ainsi la France libre * de Camille Desmoulins, où l'établissement de la république était ouvertement et méthodiquement discuté, bien qu'ayant eu trois éditions successives dans le cours de l'année 1789, fit certainement beaucoup moins de bruit que le Mémoire du comte d'Entraigues. Mais, pour émouvoir les masses populaires, il fallait des lectures plus faciles que de gros volumes, ou même de simples brochures, pleines de dissertations savantes et de considérations empruntées à la haute politique. Un certain nombre d'écrivains se chargèrent de mettre sous les yeux des classes inférieures, des leçons mieux à la portée de leurs lumières et de leurs goûts. Dufourny de Villers publia les « Cahiers du quatrième ordre % celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents, etc.. Tordre sacré des infortunés.., pour suppléer au droit de stipuler directement aux États, qui appartient à tout Français, mais dont cet ordre ne jouit pas encore. » Lambert fit paraître le « Cahier des pauvres ». ^ D'autres employèrent des moyens encore plus regrettables afin d'exciter les passions qui cou-
d. Bibl. nat., Lb39, n» 1685.