Cité en note, Sallier, Annales françaises, p
été déjà imprimé Tannée précédente, mais dont le parlement avait arrêté la distribution *. C'était un nouveau calendrier, signé de son auteur, Pierre-Sylvain Maréchal, et intitulé : Almanach des honnêtes gens pour l'an 1" de la raison. Personne à cette époque ne s'en soucia que comme une débauche d'imagination malade. Qui eût dit qu'un jour cette insanité deviendrait le calendrier officiel de la France en délire? Ainsi, le mouvement de 1788 laissait déjà percer le germe d'une phase bien plus inquiétante. Mais ces symptômea d'un mal encore lointain, disparaissaient sous l'ensemble de la crise, dans laquelle le nombre des publications modérées, instructives, dépassait de beaucoup celui des élucubrations révolutionnaires.
Nous avons réservé, pour en former une dernière catégorie, un petit groupe d'écrits, que le fond sérieux des idées empêche de confondre avec les productions révolutionnaires et que, d'un autre côté, l'âpreté de la forme distingue des œuvres véritablement modérées. Il s'agit des trois brochures qu'a publiées l'abbé Sieyès durant le cours de la crise, et dont la plus célèbre porte pour titre : Qu'est-ce que le tiers état? Celle-ci n'était pas la première en date : elle avait été précédée par un ^^^WiEssai sur les privilèges ^ paru en novembre 1788, au moment où se réunissait la seconde assemblée des Notables. L'essai en lui-même n'a rien de remarquable. On y trouve çà et là quelques étincelles de l'esprit mordant
\. Sallier, eodem.
2. Réimprimé en 1822, avec la brochure sur le tiers état, et accompagné de notes par l'abbé Morellet. Paris, Correard, un volume in-S» de 224 pages.
qui caractérise l'auteur. Mais, en général, on peut dire que c'est Toeuvre d'un homme qui s'essaye, qui n'est pas encore en veine, et qui n'a pas trouvé son jour. Ce que le livre contient de mieux, c'est une citation, à laquelle les circonstances donnaient un intérêt exceptionnel. Dans ses premières pages, Sieyès disait : « Oui, les privilégiés en viennent réellement à se regarder comme une autre espèce d'hommes. » En note il ajoutait : « Gomme je ne veux pas qu'on m'accuse d'exagérer, lisez à là fin une pièce authentique, que je tire du procès-verbal de l'ordre de la noblesse aux Etats de 1614. » Cette pièce n'est autre que le trop fameux discours, adressé au roi le 25 novembre, par le baron de Senecey, président de l'ordre de la noblesse. Il paraît que la veille, le lieutenant civil, à la tête d'une députation du tiers état, avait commis l'irrévérence de dire à messieurs les gentilshommes de France : « Traitez-nous comme vos frères cadets, et nous vous honorerons et vous aimerons ». Le baron de Senecey lui avait répondu par les expressions du mépris le plus outrageant, et, non content de cette satisfaction, il était allé demander justice au roi de l'outrage prétendu que la noblesse venait de recevoir. « J'ai honte. Sire, de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés. Ils comparent votre Etat à une famille composée de trois frères. Ils disent l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puîné, et eux les cadets. En quelle misérable condition sommes-nous tombés, si cette parole est véritable? Eh quoi, tant de services rendus de temps immémorial, tant d'honneurs et de dignités transmis héréditairement à la noblesse, et mérités par ses labeurs et fidélité, l'auraientils bien, au lieu de l'élever, tellement rabaissée, qu'elle fût avec le vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est la fraternité?... Rendez, Sire, le jugement, et par une déclaration pleine de jus-
tice, faites-les mettre en leurs devoirs, et reconnaître ce que nous sommes et la différence qu'il y a... » Au moment où le parlement de Paris venait de proclamer la nécessité de convoquer les futurs Etats généraux, sur le modèle de ceux de 1614, considérés comme un type invariable, il était de bonne guerre d'exhumer de semblables pièces, pour établir comment, à cette époque, on traitait les représentants de la nation. Sur un grand nombre d'esprits, une citation de ce genre produisait plus d'effet que de longs arguinents. Peut-être même la brochure de Sieyès n'a-t-elle pas eu d'autre but. Ce ne fut qu'un prétexte pour citer le discours du baron de Senecey, comme le type des prétentions outrecuidantes, que la France avait si longtemps subies, et que maintenant elle se préparait à combattre sans trêve ni merci.
Après V Essai sur les privilèges, vint la brochure sur le tiers état. Composée pendant la session des Notables, elle ne parut qu'un peu plus tard, dans les premiers jours de janvier 1789 K Le succès fut si grand que les éditions se succédèrent avec rapidité. A chacune d'elles, Sieyès ajouta des notes complémentaires, qui renferment parfois de petites dissertations aussi remarquables que le texte primitif. Le tout offre une mine inépuisable de renseignements contre l'ancien régime, et aussi des leçons précieuses pour arriver à l'établissement du nouvel ordre de choses. C'est principalement, sous ce second rapport, que nous croyons devoir l'étudier ici.
En général, quand on parle de l'œuvre de Sieyès, on s'arrête aux trois premiers aphorismes, qu'il pose en débutant : « Le plan de cet écrit, dit-il, est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire : 1° Qu'est-ce que ^ le tiers état? Tout; 2° qu'a-t-il été jusqu'à présent dans
1. Note de la page 57, dans l'édition de 1822, dont nous nous servons ici.
l'ordre politique? Rien; 3" que demande-t-il? A être QUELQUE CHOSE. » A cotte Iccture, on triomphe de Fexagération volontaire commise par l'auteur. On lui oppose la formule plus rigoureusement exacte, presque naïve, de Rabaut-Saint-Etienne, d'après laquelle le tiers état formait la nation tout entière moins la noblesse et le clergé. Puis, il semble qu'on ait tout dit sur les mérites et les défauts de sa brochure. On ne réfléchit pas que, bornée à cette première partie, elle n'aurait pas exercé tant d'influence sur l'esprit des contemporains. Certes, nos pères n'avaient pas besoin des conseils de Sieyès, pour se rappeler leur ancienne nullité, pour se rendre un compte exact de leurs forces actuelles, et pour sav^oir la place qu'ils prétendaient conquérir dans le régime nouveau. Ce qui les inquiétait bien davantage, c'était la marche à suivre pour arriver au but, et c'était précisément l'une des choses que Sieyès cherchait à leur apprendre dans la seconde partie de sa brochure. « Nous examinerons ensuite, ajoute-t-il, les moyens que l'on a essayés, et ceux que l'on doit prendre, afm que le tiers état devienne, en effet, quelque chose. Ainsi nous dirons : 4° ce que les ministres ont tenté et ce que les privilégiés eux-mêmes jjroposent en sa faveur ; 5" ce qu'on aurait dû faire; 6^ enfin ce qui reste à faire au tiers pour prendre la place qui lui est due. » A la bonne heure! Le programme, ainsi complété, devenait digne de piquer la curiosité des lecteurs. Le dernier point surtout répondait à leurs préoccupations constantes. Au besoin, nous pouvons négliger les autres, pour éviter des longueurs fatigantes. A lui seul, celui-là vaut la peine d'une analyse sérieuse, et qui fasse bien comprendre ce qu'avait d'original et de frappant l'opinion développée par Sieyès.
Déjà, à propos de'ce qu'on aurait dû faire, il avait exposé la distinction fondamentale, sur laquelle s'appuie