Eodem, n"» 798, 799, 932 et passim
l'organisation provinciale :293
souvent si absurde, qu'ils soulevaient, de la part du tiers état, les plus vives et les plus justes protestations. En Languedoc, notamment, ils avaient fini par mécontenter tout le monde. La noblesse et le clergé de cette province n'étaient pas moins ardents que la bourgeoisie à solliciter la réforme de la vieille institution, qui régissait le pays depuis si longtemps. C'était contre elle un toile unanime.
Si le gouvernement l'avait bien voulu, il disposait d'un moyen péremptoire de calmer tant d'agitation, peutêtre même d'y couper court. Il n'avait qu'à manifester hautement la ferme résolution de ne se prêter à aucune réforme partielle, de maintenir le statu quo jusqu'à la réunion des États généraux, et de laisser, aux représentants de la France entière, le soin d'étudier un plan général de réforme. Necker semble avoir pris à tâche de suivre une politique absolument contraire. Au lieu de repousser par une fin de non recevoir la multitude de demandes, dont il était assailli, il les accueillait toutes avec une égale bienveillance. Tant qu'il le put, il s'efforça d'atermoyer, sans se prononcer ni pour les unes ni pour les autres. Quand il se crut obligé de prendre un parti quelconque, il encouragea successivement, ou même simultanément, les prétentions les plus opposées; et, par l'incohérence de ses décisions, il donna libre carrière aux espérances les plus opposées.
Fidèle à ses habitudes de défiance, Sallier voit là le résultat d'une combinaison machiavélique qu'il dénonce en ces termes * : « D'Orléans excita les provinces à réclamer la convocation de leurs anciens états. Le gouvernement, après avoir hésité, adopta aussi cette idée. Il se laissa persuader qu'elle lui était avantageuse parce qu'elle pouvait faire diversion. Il se montra donc tout
!. Annales françaises, p. 191.
à coup disposé à accorder des états à toutes les provinces qui en réclamaient. Par la suite, il en offrit même à celles qui n'en demandaient pas. » Malgré l'affirmation de Sallier, il est difficile d'admettre que le parti, qui prenait pour drapeau le nom du duc d'Orléans, ait encouragé les provinces à réclamer le rétablissement des anciens états, alors que ce rétablissement était devenu le mot d'ordre du parti réactionnaire. Ensuite, il est certain que Necker n'était pas homme à céder aux suggestions d'un parti quelconque, surtout d'un parti radical. A ses yeux, le comble de l'art était de n'en favoriser aucun. C'est donc à d'autres motifs qu'il faut imputer sa conduite étrange et qui semble parfois inexplicable.
Suivant toute probabilité, ici comme en mainte autre circonstance, Necker se laissa dominer par la question d'argent *. Sa préoccupation la plus vive était d'arriver à recueillir, dès la fin de 1788 ou les premiers mois de 1789, les ressources pécuniaires dont il avait besoin pour attendre le vote encore lointain des états généraux. Il consentait volontiers au rétablissement provisoire des états particuliers, avec ou sans les vices de leur ancienne organisation, pour peu qu'on lui donnât l'assurance, qu'à peine réunis, ces états s'empresseraient de lui témoigner leur reconnaissance par l'octroi de subsides. Pour lui, toute considération s'effaçait devant la crainte de manquer aux engagements, dont il avait assumé la responsabilité; et les embarras du financier entraînaient souvent l'homme d'État à suivre une politique décousue, qu'ils excusent sans la justifier. Quoi qu'il en soit, voici la question des administrations provinciales plus
1. Les Protestations et Mémoires publiés par Mirabeau, en Provence^ à propos de la dernière session des états particuliers de cette province, indiquent à plusieurs reprises, qu'en les réunissant, Necker n'avait eu d'autre but que d'en obtenir un secours pécuniaire.
que jamais à Tordre du jour. Nous l'avons vu poindre, à la suite de Fédit de 1787, en Dauphiné, en Provence et sur quelques autres points. Grâce à la fermentation toujours croissante des esprits, et à la faiblesse non moins regrettable du gouvernement, elle continue d'agiter les pays où elle a pris naisance; elle gagne ceux qu'elle n'avait pas encore atteints. Çà et là, elle se complique d'une foule de questions acessoires, parmi lesquelles il y en a de singulièrement irritantes, de sorte qu'avant de se lancer dans les épreuves de la Révolution proprement dite, la France est déjà le théâtre de conflits d'un fâcheux augure. C'est une nouvelle page qu'il nous semble impossible de ne pas ajouter à l'histoire des troubles, qui précédèrent la grande catastrophe et qui contribuèrent à la rendre plus terrible.
Jusque vers le milieu de l'année 1788, la Franche- Comté n'avait encore pris aucune part aux débats qu'occasionnait la question des assemblés provinciales. C'est seulement le 14 juin, après l'enregistrement forcé des édits de mai, et l'exil du parlement de Besançon, suite de sa résistance opiniâtre, qu'une centaine de gentilshommes franc-comtois, impatients de se mêler au mouvement général, imaginèrent de se réunir et d'adresser au roi une lettre collective, par laquelle ils demandaient le rétablissement des anciens états de la province. Brienne était alors ministre. Il se contenta de répondre que la noblesse n'avait pas le droit de s'assembler sans une permission expresse, que tout acte émané d'elle au mépris de cette défense, était frappé d'une nullité absolue, que le roi ne pouvait pas prendre en considération la lettre qu'il venait de recevoir, qu'il garderait pourtant le souve-
nir du vœu exprimé par les signataires, et qu'après tout, une assemblée d'états ne différait guère d'une assemblée provinciale *. La noblesse franc-comtoise était loin de partager cette dernière doctrine. Suivant elle, il y avait une différence capitale entre les deux systèmes, l'ancien qui assurait aux ordres supérieurs une prépotence inattaquable, le nouveau, qui tendait à la restreindre, sinon même à l'annuler. Aussi ne manqua-t-elle pas d'insister sur sa demande. Deux fois, elle essaya de se réunir, et deux fois, elle fut contrainte de se séparer, par ordre du marquis de Saint-Simon, gouverneur de la province, qui menaçait de dissoudre par la force toute réunion illicite. Sur ces entrefaites, survint la chute de Brienne, bientôt suivie de celle de Lamoignon. La sévérité du pouvoir central se relâcha, et la noblesse put enfin s'assembler librement, d'abord le 10 septembre, au prieuré de Saint-Regnobert, puis le 10 octobre, à Quingey ^
Dans le premier de ces conciliabules, les gentilshommes francs-comtois commirent l'imprudence de proférer un serment public, par lequel ils prirent l'engagement « de ne jamais adopter d'autres assemblées, que celles des anciens états, dont ils ne pouvaient cependant se dissimuler les monstrueux abus ^ » C'était en quelque sorte un défi porté à l'opinîtDn contraire^ une de ces provocations qui, d'un bout à l'autre de la France, donnaient à cette époque le signal d'interminables luttes. De son côté, le haut clergé s'empressa de joindre ses efforts à ceux de la noblesse : il déclara, par l'organe de la chambre ecclésiastique, que le rétablissement des anciens Etats était devenu l'objet d'un vœu unanime. En face de démarches si pressantes, le tiers état, troublé dans son