TROUBLES EN LANGUEDOC
Languedoc, où il dénonçait les libertés de Languedoc, comme la servitude la plus acerbe, la plus cruelle et la plus dangereuse. Ce pamphlet mit le feu à toutes les tètes dans les trois petites provinces du Vivarais % du Velay et du Gévaudan, qui supportaient impatiemment leur réunion au Languedoc. Cette fièvre gagna la ville de Montpellier, siège habituel des états, et la cour des aides de cette ville alla jusqu'à rendre un arrêté en date du 9 janvier 1789, où elle qualifiait les états de corps sans réalité^ d^ assemblée sans caractère, d! administration sans pouvoir. — Lorsqu'on étudiait, disait-elle, les sources historiques de Languedoc, on était convaincu que la constitution de ses états n'avait été, dans aucun temps, exempte de défectuosité : que liée à la tyrannie des privilèges, elle n'avait jamais assez conservé, ni même bien connu les droits de l'humanité; et qu'un siècle de raison et de justice ne devait pas laisser subsister plus longtemps l'esprit des siècles de barbarie et de superstition. — On comprend ce qu'une pareille autorité, intervenant avec cette violence, dût ajouter à la fermentation générale. »
Cependant, les états du Languedoc furent convoqués en session ordinaire le 9 janvier 1789. Leur réunion avait été précédée de brochures, de pamphlets, de chansons satiriques. Les esprits étaient très animés contre eux. Il y avait même lieu de craindre que leurs membres ne se vissent exposés à quelque agression populaire, et l'autorité jugea prudent d'écourter, sous prétexte de pluie, la procession traditionnelle d'inaugu-
1. Dès le 27 octobre 1788, les trois ordres du Vivarais s'étaient réunis à Privas, où ils déclarèrent qu'ils « voulaient cesser d'être gouvernés par les états de Languedoc, et qu'ils prétendaient avoir des états particuliers à l'instar de ceux du Dauphiné ». Sallier, Annales françaises, p. 219. Il ajoute : « Depuis que le gouvernement avait voulu changer ia constitution de la France, chacun se croyait en droit de réformer celle de sa province et même celle du royaume. »
314 LA CHUTE DE l'ANGIEN RÉGIME
ration. Néanmoins, la session se passa sans encombre, au milieu d'une tranquillité relative. Un des premiers actes de l'assemblée fut de chercher à reconquérir la faveur publique, en adressant au roi une déclaration, signée par tous les évoques, les barons, et les chefs du tiers état, par laquelle ils renonçaient tous, et sans la moindre réserve, à leurs exemptions pécuniaires. Ensuite, ils s'occupèrent d'examiner les plaintes dirigées contre la composition et l'organisation des états. Après un long examen, ils décidèrent que les divers actes, qu'elles avaient produits, seraient renvoyés au ministre du roi, chargé du département de la province, pour être mis sous les yeux du roi. N'était-ce pas reconnaître implicitement qu'ils méritaient d'être pris en sérieuse considération? Plus tard, une seconde adresse, rédigée au nom des deux premiers ordres, admettait encore plus nettement que la constitution des états était susceptible de modifications « utiles et raisonnables » . De son côté, l'archevêque de Narbonne, président né des états, avait préparé un plan de réforme, qu'il croyait propre à concilier le passé avec l'avenir. Il proposait de conserver les anciens états, tels qu'ils existaient depuis si longtemps, sauf à leur adjoindre un nombre égal de députés électifs, choisis dans le sein des trois ordres. Gomme toutes les transactions boiteuses, ce plan ne satisfit personne et n'aboutit qu'à rendre son auteur suspect à tout le monde.
Ici, pas plus qu'en Franche-Comté, Necker n'avait nul souci d'intervenir dans des débats si passionnés. A la fm seulement, effrayé par les démonstrations radicales, qui commençaient d'éclater sur divers points de la province, il se décida à dissoudre les états de Languedoc, et à tarir la source de tant de discordes. Une lettre autographe du roi, adressée à l'archevêque de Narbonne, le 7 février 1789, fit connaître sa résolution
formelle de maintenir provisoirement le statu quo jusqu'à la réunion des États généraux, qui devaient être appelés à poser la base du nouveau régime administratif. Le même jour, un arrêt du conseil rappela la cour des aides de Montpellier au respect de ses attributions et de ses devoirs, en cassant la décision fâcheuse, dont elle s'était rendue coupable. Ces actes de facile énergie n'avaient pas coûté grands efforts au ministère. En revanche, ils laissèrent les esprits aussi excités qu'auparavant, et le pays aussi troublé par une fermentation constante, dont l'influence allait se faire sentir sur la rédaction des cahiers, et jusque sur les élections aux Etats généraux.
En Provence, un spectacle différent, mais dont les conséquences furent à peu près les mêmes, se présente aux regards. Brienne avait quitté le pouvoir sans trancher une seule des questions qu'avait fait naître sa politique de bascule. Renoncerait-on définitivement au système des assemblées générales de communautés, si longtemps en vigueur? ou bien maintiendrait-on les États provinciaux, si imprudemment rétablis sous la forme qu'ils avaient eue jadis? Enfin, si l'on se décidait à les maintenir, au moins les réformerait-on, d'après les bases dont eux-mêmes ils avaient reconnu la convenance et la justice? Sur tous ces points, le gouvernement avait gardé un silence absolu. De même encore, il avait négligé de prendre parti dans le débat soulevé par l'assesseur Pascalis, au sujet des exemptions pécuniaires, que les privilégiés s'efforçaient de conserver intactes et que leur disputait le tiers état. Cette attitude incertaine du pouvoir, en laissant à
chacun ses espérances comme ses craintes, avait provoqué, de la part de tous, une longue série de protestations, de réclamations contradictoires, dont le roi et les ministres étaient constamment obsédés. En dehors des assemblées légales régulièrement permises, une foule d'assemblées particulières, plus ou moins illicites, continuaient entre elles une lutte, qui entretenait dans les esprits une effervescence dangereuse. Quand Necker rentra aux affaires, il trouva ce mal déjà invétéré, et ne se donna pas la peine d'y chercher un remède. Bientôt de nouvelles complications vinrent à surgir. Dès que la convocation des Etats généraux parut certaine, il s'agit de savoir si la Provence nommerait directement ses députés, ou si ce droit appartiendrait, suivant l'ancien usage, aux états provinciaux, sous quelque forme qu'ils fussent maintenus. Naturellement la noblesse et le clergé, toujours partisans de ces usages, quand ils y trouvaient leur profit, se prononcèrent avec énergie en faveur de la nomination par les états. Au contraire, le tiers état réclamait la nomination directe, la convocation générale des trois ordres, et la faculté, pour chacun d'eux, de procéder séparément à un libre scrutin. De ce conflit de prétentions et d'intérêts, résultait fatalement, entre les diverses classes de la. population provençale, un état d'hostilité, qui n'avait pas encore dégénéré en troubles, en discordes matérielles, mais qui menaçait d'entraîner tôt ou tard quelque conflagration terrible.
Sur ces entrefaites, Necker commit la faute de convoquer les états de Provence * pour le 25 janvier, sans les avoir préalablement réformés suivant leur propre vœu. On aurait voulu mettre tout exprès le feu