Archives parlementaires^ t. I, p. 522 et suiv
fâcheux, dont la preuve est toujours difficile à fournir. On lui reproche encore des écrits, dont la trace est facile à retrouver, et dans lesquels elle calomniait la bourgeoisie, elle essayait de semer la division parmi les classes inférieures du tiers état. « Fidèles à la maxime des tyrans, continue la relation, diviser pour régner, les nobles comprirent aisément qu'il faudrait abandonner leurs prétentions, s'ils ne parvenaient à diviser les citoyens : système déplorable complètement mis en œuvre dans les deux lettres incendiaires, que le chevalier de Guer a publiées *, lettres dont Tunique objet est de persuader au peuple qu'il est indignement trompé, et que les demandes des assemblées municipales, qui ne tendent qu'à l'affranchir, ne doivent opérer que sa ruine. Par une suite du même plan, on a vu les nobles de tout sexe, tantôt menacer ouvertement les marchands, les ouvriers de la ville, de se retirer à la campagne, et de ne plus les faire vivre : tantôt les plaindre affectueusement de cette désertion combinée; tantôt supprimer les aumônes pour faire crier les mendiants; tantôt les plaindre, en disant, avec un air de bonté et de commisération : Nous partagerons avec vous tout que nous aurons; mais nous ne pourrons plus vous donner, quand le tiers nous aura dépouillés. » Ce sont là les attaques, les manœuvres, les coups d'épingle, incessamment répétés, qui, d'après la relation authentique, auraient fini par exaspérer la bourgeoisie, et par développer, dans son cœur, les sentiments haineux, qui allaient donner à la lutte un caractère d'acharnement si regrettable.
Entre ces deux systèmes, lequel est celui qui mérite le mieux la confiance de l'histoire? Évidemment chacun d'eux renferme une certaine somme de vérités, mélangées à de notables erreurs. Nous avons eu déjà l'occa-
1. Lettres au peuple de Rennes, par le chevalier de Guer. Bibl. nat., Lb3», no 973.
sion d'établir, que les imputations, dirigées contre le gouvernement de Louis XVI, ne reposent sur aucun fondement sérieux. Pas plus Necker que Brienne, ni l'un ni l'autre, ne sont coupables d'avoir provoqué la discorde entre les diverses classes de citoyens, et jeté sciemment des semences de guerre civile. Necker surtout tenait trop à ménager les ordres supérieurs pour attirer sur lui leur colère et leur vengeance. Ce n'est pas lui non plus qui se chargea d'inonder la Bretagne d'écrits révolutionnaires, produits d'une fermentation spontanée, dont personne en particulier n'est véritablement responsable. Quand Volney vint à Rennes fonder la Sentinelle du Peuple, son principal but était d^y faire un peu de bruit autour de sa candidature. Sans doute, il profita de la tolérance générale, dont jouissaient alors tous les écrivains sans exception. Mais il ne fut ni l'émissaire, ni le protégé du gouvernement, et les idées, qu'il soutint librement, n'étaient autres que celles dont il se fit bientôt l'organe à l'assemblée constituante. On serait même tenté de croire que Sallier n'a jamais lu avec attention ce journal, qu'il a dénoncé à la vindicte des historiens futurs; et, qu'après lui, tant d'imitateurs se sont plu à le représenter, sans le mieux connaître, comme un écrit incendiaire, rédigé sous l'empire des passions les plus dangereuses.
Quant à moi, j'ai voulu lire les cinq numéros qui composent toute la collection, et qui parurent du 10 novembre au 25 décembre 1788 *. Il faut se reporter à l'époque de leur apparition, pour comprendre les imprécations qu'ils soulevèrent de la part d'une aristocratie habituée à se considérer comme à l'abri de la moindre atteinte. Le premier numéro ne fait que revendiquer, sous une forme humoristique, l'égalité devant l'impôt,