Archives parlementaires^ t. I, p
demeurer jour et nuit dans la salle des états. » Si, du moins, les ordres supérieurs s'étaient contentés de rester en permanence, pour l'honneur des principes, à titre de protestation matérielle et muette contre une décision qu'ils réprouvaient ! Mais ils n'étaient pas accoutumés à tant de réserve. « Cette résolution vraiment inconstitutionnelle, continue la Relation, cette désobéissance, cette révolte contre le droit le plus légitime du monarque, est la source des maux qui nous désolent et dont nous ne pouvons prévoir la fm. Ces assemblées, où le peuple n'avait plus de représentants, ne s'occupaient *que de machiner contre ses plus précieux intérêts. Tous les actes qui en sont sortis ne tendent qu'à surpendre la religion du prince et à soulever le peuple contre ses défenseurs : Déclaration insidieuse de la noblesse, où elle met en problème l'inégale répartition des impôts, et accuse les députés des villes de vouloir tromper le peuple, et d'avoir mis seuls obstacle à la discussion de cette inégalité; traductions infidèles de cette déclaration dans les trois dialectes usités en Basse-Bretagne, imprimées et envoyées par milliers dans les paroisses; protestation scandaleuse contre le Résultat du conseil du 27 décembre 1788, qui a fait bénir le nom du roi dans toute la France, et admirer M. Necker dans toute l'Europe; enfin, extrait raisonné des séances des états , écrit dicté par l'imposture même. » Cette longue énumération montre assez quelle activité fiévreuse déployaient les ordres supérieurs. Ils ne reculaient devant aucun prétexte de lutte. Ils ne négligeaient pas la moindre occasion d'attiser des flammes déjà si ardentes. Dans le même temps, ils adressaient au roi mémoires sur mémoires, on pourrait même dire, remontrances sur remontrances, réquisitoires sur réquisitoires; car ils se plaignaient de la protection qu'il accordait aux novateurs, de son indulgence pour
ceux qu'il disait lui-même en état de désobéissance, de son inertie pour la répression des actes d'insurrection, enfin des arrêts du conseil, qui avaient empêché le parlement de rechercher et de punir les auteurs des manœuvres pratiquées depuis trois mois dans la province *. L'aristocratie bretonne feignait d'oublier qu'au moment où elle tenait un langage si sévère, elle était elle-même en état de révolte ouverte, et qu'avant de donner des leçons à tout le monde, elle eût mieux fait de donner le premier exemple du respect dû aux lois de son pays.
D'un autre côté, Versailles était littéralement assiégé par deux députations, parties à la fois de Bretagne, une de la commission intermédiaire, et l'autre du parlement. Toutes deux joignaient leurs efforts pour arracher au roi ce qu'elles appelaient des mesures répressives. Un dernier incident servait de texte aux plaintes des magistrats. Malgré l'avertissement qu'ils avaient reçu en matière de presse et malgré les ménagements que leur imposaient des circonstances exceptionnelles,, ils n'avaient pu résister à la tentation de signaler leur zèle, en condamnant au feu des écrits qui circulaient librement dans le reste de la France. Dès le lendemain (9 janvier 1789), ils avaient vu affiché sur les murs de Rennes un « arrêt du conseil d'État du peuple », qui cassait leur décision. Bientôt, ils apprirent que cette parodie des formes usitées en pareil cas était distribuée dans toute la province et répandue jusqu'à Paris. A la nouvelle de se scandale, jusqu'alors inouï, les députés du parlement jetèrent feu et flamme. Soutenus par ceux de la commission intermédiaire, ils réclamèrent une satisfaction éclatante. Mais personne ne tenait plus compte de leurs insistances sans mesure
i. Sallier, Annales françaises, p. 276.
ni relâche, et Necker, fatigué de tant d'obsessions, s'en tira par quelques promesses évasives, dont nous ne tarderons pas à voir la suite.
Stimulé par l'exemple de ces démarches, le tiers état crut prudent de les imiter. Il comprit que ce serait à la cour que l'on chercherait à porter les plus grands coups * et, pour les mieux combattre, il envoya, lui aussi, des députés qu'il chargea de défendre sa cause auprès du gouvernement. Ces précautions prises, il se disposa à exécuter les prescriptions de l'arrêté du 3 janvier. Prises au pied de la lettre, elles ne comportaient que la revision des pouvoirs, conférés aux membres des états par les grandes municipalités et les quelques corporations qui les avaient élus. Le nombre en était très restreint, puisque quarante-deux membres en tout composaient la représentation du tiers état. Cependant, la question intéressait toutes les communautés de Bretagne sans aucune exception, et la plupart d'entre elles se crurent autorisées à se réunir, pour exprimer leurs avis sur un débat qui les touchait de si près. Ni l'intendant de la généralité, ni le commandant de la province, ni aucun des agents principaux de Tautorité supérieure ne tentèrent le moindre effort afm d'entraver les réunions de ce genre. Seul le parlement se décida encore à intervenir. Lui qui voyait tous les jours, sous ses yeux, la noblesse et le clergé illégalement réunis, il décréta d'ajournement personnel, les syndics des communautés qui prêtaient la main à des assemblés moins tumultueuses et moins contraires aux volontés royales. Aucun des syndics ne se laissa effrayer par la menace d'injustes rigueurs, et l'arrêté du parlement ne produisit d'autre effet que d'accroître l'irritation générale des esprits. En vain Sallier prétend que la paix aurait
1. Hist. de la Bév., par deux amis de la liberté, t. I, p. 127.
encore pu s'établir. Suivant lui, les ordres supérieurs, tout en défendant leurs intérêts avec une énergie permise, ne négligeaient en même temps aucune tentative de conciliation. « On doit à la vérité de le dire, ajoute-t-il; le plus grand nombre des membres, qui représentaient le troisième ordre aux états, était de bonne foi. L'un des commissaires du roi, l'intendant de la province, plein de franchise et d'un véritable amour du bien public, offrit avec succès sa médiation et parvint à rapprocher les esprits. Le tiers état parut disposé à se contenter de concessions raisonnables; mais cet esprit de pacification ne fut pas de longue flurée; les chefs du parti rendirent toute conciliation impossible en élevant un mur de séparation entre ceux qui ne demandaient qu'à s'entendre. Ils firent déclarer, par la municipalité de Rennes (19 janvier 1789), qu'elle ne voulait plus présenter aux états ses griefs, et que c'était au roi seul qu'elle s'adresserait désormais. » Il y a, dans ce récit, une confusion évidente. Jamais des négociations sérieuses n'ont pu s'ouvrir, et jamais elles ne se sont ouvertes entre le tiers état proprement dit et les ordres supérieurs, alors qu'au contraire, leur querelle devenait chaque jour plus ardente. Tout au plus, l'intendant de la province espéra un instant décider les députés du troisième ordre aux états, tous nobles ou anoblis, à prendre sur eux la conclusion d'un pacte plus conforme aux intérêts de leurs adversaires qu'à ceux de leurs commettants. Quoi qu'en dise Sallier, ce n'est pas l'intrigue d'un parti qui fit échouer cette combinaison. Dès que la municipalité de Rennes fut avertie, elle sentit le danger et s'empressa d'y porter remède. Gardienne des véritables intérêts du tiers état, uniquement dévouée aux idées et aux tendances de l'époque, elle déclara, dans sa délibération du 19 janvier, que désormais elle ne voulait plus avoir affaire
aux anciens états, dont la majorité lui était systématiquement hostile, et qu'elle se réservait de faire valoir ses griefs aux pieds du trône, dont elle attendait plus de justice et de bienveillance. Sa conduite était si naturelle et si légitime, qu'elle recueillit l'approbation universelle, et que l'intendant lui-même n'osa pas insister sur un projet, dont il finit par comprendre les inconvénients et les irrégularités.
Le lendemain, 20 janvier, vit paraître une nouvelle manifestation de l'effervescence générale. Sans avoir la même gravité que la précédente, celle-ci témoignait d'un désordre encore plus profond, et Ton conçoit aisément les réflexions qu'elle inspire à Sallier : « Déjà, dit-il \ les municipalités et les corporations de la Bretagne n'étaient plus les seules assemblées qui prissent des arrêtés. Quelques centaines de clercs, de procureurs ou étudiants en droit et en médecine, s'étaient constitués en corps délibérants. De pareils rassemblements étaient organisés dans les principales villes de la province, et jusque dans la Normandie et dans l'Anjou. Il était permis à ces jeunes insurgés de communiquer entre eux, de s'envoyer des députés, de s'adresser mutuellement leurs délibérations. Toutes étaient publiées par la voie de l'impression; toutes renfermaient des remerciements au roi et à son ministre pour la faveur accordée aux opinions, que professaient ces réunions. C'était une chose bien nouvelle en France, c'était un genre de délit jusqu'alors inconnu^ que l'existence de ces assemblées, reprouvées par les lois, et cependant se tenant sous les yeux des délégués du gouvernement, sans obstacle de leur part, et même avec leur assentiment. Leurs députés se présentaient devant le commandant de la province, lui apportaient leurs arrêtés, et étaient reçus