‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 202 sur 362 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Vers la fin du mois de janvier, des billets, distribués secrètement dans les dernières classes de la population de Rennes, en invitaient les membres à se réunir le lundi 26, sur une promenade, située en dehors de la ville, et qu'on appelaitalors le champ de Montmorin. Le seul objet de la convocation indiquait assez par qui elle avait été inspirée. Il s'agissait, disait-on, d'aviser aux mesures à prendre, afin de protéger le peuple contre les fâcheuses entreprises, de la bourgeoisie ^ Plus de deux mille personnes se rendirent à cet appel. On y voyait surtout des domestiques de bonne maison, des cochers, des porteurs de chaise, des gens aux gages de l'aristocratie, ses ouvriers, ses fournisseurs, en un mot, tous ceux sur qui elle avait conservé l'influence de ses richesses et le

1. Cette irritation perce dans les critiques que Sallier prodigue à l'Arrêt du 20 janvier. Voyez Annales françaises, p. 277-278, « S'il fallait innover, dit-il, pour céder à la démocratie, c'était se moquer des fameux principes de liberté et d'égalité, que de remettre le sort du peuple entre les mains des seuls notables des villes... » Tout le morceau est écrit dans ce ton.

2. Sallier lui-même reconnaît que le personnel de la manifestation était exclusivement recruté parmi les partisans de la noblesse. Il commence son récit en ces termes : « Tandis que les premiers de la classe plébéienne aspiraient à abaisser les nobles, ceux-ci trouvèrent des partisans dans le peuple même. » (Annales françaises, p. 282). Ils en trouvèrent d'autant plus facilement, qu'ils se donnèrent la peine d'en chercher.

prestige de son ancienne force. « Un laquais fut l'orateur de ces nouveaux comices, une table fut sa tribune aux harangues *. Il représenta à ses auditeurs, avec toute l'éloquence du genre qui leur convenait, que c'étaient les états qui les faisaient vivre ; que le but évident du haut tiers était d'en abolir les assemblées ; qu'alors ils mourraient de faim, ce qui était bien clair, puisque le pain était hors de prix. Il conclut à ce que l'auguste assemblée se transportât au palais : qu'elle déclarât au parlement qu'elle était de l'avis delà noblesse; et qu'elle priât les magistrats de mettre le pain à bon marché. Le pain à bon marché, cet argument, auquel les classes indigentes ne résistent guère, fit son effet accoutumé. La populace courut au palais sur les pas de son tribun. » Gomment le parlement de Bretagne osa-t-il recevoir à sa barre une pareille députation? Aucun usage ne l'y autorisait; aucune nécessité ne lui en faisait un devoir. Pourtant il l'accueillit avec bienveillance , il écouta avec sollicitude l'orateur chargé par elle de porter la parole et il lui promit de faire droit à sa requête.

Enorgueilli par tant d'égards, la troupe se répandit aussitôt dans les rues en y faisant éclater sa joie. C'est là, sans doute, tout ce qu'on attendait d'elle. On ne lui demandait qu'une manifestation bruyante, tendant à établir qu'elle était loin d'approuver les prétentions de la bourgeoisie et que ses préférences étaient acquises à l'aristocratie, dont les largesses lui étaient précieuses. Malheureusement, il y avait un détail auquel les organisateurs n'avaient pas pris la peine de songer. « Les membres ^ de la diète du champ de Montmorin étaient presque tous ivres et armés de gros bâtons. Pleins de fierté de leur existence politique, ils crurent pouvoir faire

1. Uist. de la Rév. de 1789, par deux amis de la liberté, t. I, p. 128 et suiv.

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