‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 203 sur 362 · Eodem · texte numérisé non relu

Eodem

sentir aux citoyens, qui n'étaient pas de leur avis, le poids et la force de leur opinion. » Dans ces dispositions d'esprit, ils ne devaient pas aller bien loin, avant de rencontrer sur leur route l'occasion de conflits regrettables. Un groupe entre autres, composé de laquais et de porteurs de chaise, vint à passer devant un café fréquenté par la jeunesse des écoles. Il y pénétra et se disposa à s'y arrêter. En toute autre circonstance, leur apparition momentanée n'aurait causé qu'un peu de gêne, ce jour-là elle prenait le caractère d'une provocation. Aussi les étudiants se levèrent tous à l'entrée des nouveaux venus , et les sommèrent de sortir d'un lieu qu'ils savaient bien n'être pas fait pour eux. Il n'en fallait pas davantage pour mettre les deux partis aux mains. « La populace * étant naturellement insolente, surtout lorsqu'elle se sent soutenue, la rixe s'engage et la valetaille s'attroupe à la porte du café. Soit effet du hasard, soit à dessein, une charrette chargée de fagots passe au même instant dans cette rue. Toute la canaille y prend des armes, et, réunie aux porteurs de chaise, qui s'étaient saisis de leurs bricoles, fond sur la bourgeoisie, qui ne s'attendait pas à une telle attaque, et assomme tout ce qui se rencontre. A cette nouvelle, les magistrats sortent du palais, la noblesse et le clergé quittent la salle des états, et viennent se jeter au-devant de ces furieux qu'ils parviennent enfin à désarmer, et, avant la nuit, le calme paraissait rétabli dans la ville ; mais c'était le calme terrible qui précède la tempête ». Dès que les étudiants ont connu l'affront fait à quelques-uns d'entre eux, leur premier mouvement est de les venger, et toute la jeunesse de la ville, également émue, offre de leur prêter main-forte. Ce n'est pas au personnel de la manifestation qu'ils en veulent le plus. Derrière

1. Hist. de la Rév. de 1789, par deux amis de la liberté, t. I. p. 128 et suiv.

les laquais ils sentent la main des maîtres. Suivant eux, c'est l'aristocratie qui a convoqué le meeting du champ de Montmorin. C'est elle qui est responsable des conséquences et qui doit en rendre compte. La bourgeoisie n'est guère moins irritée que la jeunesse. Elle commence à se lasser d'être tenue en échec par une assemblée illicite, qui reste en permanence malgré les ordres du roi, et profite de l'occasion pour entretenir dans le pays une agitation continuelle. La conduite du parlement lui paraît aussi regrettable, sa connivence aussi manifeste. De tous côtés, elle se voit en butte à des provocations incessantes et la patience lui échappe. Elle en arrive à penser que , puisque le gouvernement n'a ni la sagesse ni la force de fermer la salle des états, le mieux à faire est de la fermer sans son asentiment. Bientôt les têtes se montent, la nuit se passe en conciliabules et tout présage que la journée du lendemain va éclairer des scènes de désordre encore plus graves que celle de la veille. En effet, dans l'après-midi du mardi 27, la jeunesse a terminé ses préparatifs. Elle n'attend plus qu'un prétexte pour agir. Quel qu'il soit, réel ou imaginaire*, peu lui importe. Sa résolution est prise, et la voilà tout entière debout, qui se précipite à la vengeance. « Ses chefs l'entraînent aux lieux qu'ils ont destinés d'avance à être le champ de bataille. Ils les postent par pelotons dans les rues qui conduisent à la salle des états : les gentilshommes qui s'y rendent, chacun seul ou en petit nombre, sont assaillis; ils tirent Tépée contre cette multitude que l'on avait pourvue d'armes à feu. C'est à travers une grêle de balles, presque toutes heureusement mal dirigées, qu'ils parviennent à se rendre à la salle des états, où ils sont

1. Il nous semble difficile de prendre au sérieux l'incident, invoque par les partisans de la jeunesse, pour légitimer l'explosion du 27 janvier. Celle-ci n'est évidemment que la revanche du 26. Elle aurait^eu lieu dans tous les cas.

obligés de s'enfermer. Plusieurs sont blessés, et deux d'entre eux, MM. de Boishue et de Saint-Riveul, attaqués séparément , tombent sous les coups de leurs agresseurs. La nuit et la retraite des gentilshommes dans la salle des états, mettent fin à cette action désastreuse *. »

Malgré l'excès de telles représailles, la fureur de la jeunesse n'était pas encore apaisée. « Elle ne parlait de rien moins que de porter le fer et le feu dans cette pépinière de tyrans, qui avaient, disait-elle, conspiré la mort de tout un peuple. Les uns voulaient réduire en cendres cet asile des ennemis de la patrie; d'autres insulter les femmes et les filles des nobles, pour les contraindre à sortir de leur retraite et à se présenter au combat. On ne proposait que des violences ^ » De plus, la salle des états, devenue le refuge de l'aristocratie bretonne, était le théâtre de scènes non moins menaçantes.

« La jeune noblesse ^, couverte de sang et de blessures, proposait de fondre, l'épée d'une main et la torche de l'autre, sur cette troupe de tigres altérés de sang et de livrer aux flammes ce repaire d'assasins. Mais ceux dont Tàge avait mûri la valeur, les vieillards et les évoques continrent la fougue de cette jeunesse impétueuse. » Après une longue délibération , l'assemblée décida qu'elle se contenterait de se mettre en état de défense et de résister, si elle était attaquée dans ses derniers retranchements. « Les états * tiennent leurs séances dans une salle de Gordeliers. Dans le cloître du couvent était une boutique d'armurier. On s'empare des armes, on se partage les différents postes, chaque diocèse forme une compagnie de combattants, et soixante-douze heures

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