Annales françaises, p
rejetèrent à Vunaimmiié {Journal de route, 31 janvier 1789). Ils étaient aux portes de la ville, lorsque le commandant leur envoya de nouveau l'injonction de rétrograder sous peine de désobéissance ; et pour mieux compromettre l'autorité, ces ordres, qu'il devait être permis de mépriser, furent portés par le capitaine de la garde d'honneur, accompagné de l'évêque de Nantes. Sûrs de ne pas mécontenter par leur désobéissance, les Nantais entrèrent dans la ville, et voulurent bien seulement accorder au commandant de laisser leurs armes en dépôt, mais sous la garde d'un poste qu'ils établirent. La municipalité les logea comme une troupe régulière. On les occupa ensuite à faire des assemblées avec les jeunes gens de Rennes. Là on délibérait sur les affaires de la ligue; on envoyait des commissaires dans les villes et des députations au commandant. Celui-ci les accueillait avec bonté et faveur {Journal de route, l^"" février 1789); il leur donnait des éloges sur leur bonne conduite, sur l'esprit d'ordre et de paix qui les animait. Par réciprocité, ils mirent sur leurs drapeaux les armes du commandant. » Après ce récit en général exact, Sallier ajoute des réflexions qu'il ne faut admettre que sous bénéfice d'inventaire : « Tous ces faits, dit-il, qui n'étonnent pas dans les temps de Révolution, se passaient sous un gouvernement encore entier, qui avait les moyens de se faire respecter, de se faire obéir; qui savait parler en maître, et menacer de sa disgrâce ceux qui osaient seulement contrarier l'opinion dominante. » Non, quoi qu'en dise l'auteur, la conduite du gouvernement n'était pas ici le résultat d'une partialité exceptionnelle. Il y avait longtemps qu'il ne savait plus ni parler, ni surtout agir en maître. Avant de laisser la jeunesse nantaise pénétrer malgré lui dans les murs de Rennes, n'avait-il pas laissé l'aristocratie bretonne s'installer , également
malgré lui, dans la salle des états? Depuis six mois, il marchait de faiblesse en faiblesse, et s'il finissait par devenir le jouet d'une poignée d'étudiants, c'est qu'il avait commencé par être celui des gentilshommes en révolte.
Voici encore un autre signe des temps. L'arrêté, pris par la jeunesse nantaise, au moment de son départ, servit d'exemple et de signal à toute la Bretagne ainsi qu'aux provinces voisines. Partout, la jeunesse proclama qu'elle se tenait prête à marcher au premier avis. Au milieu de ce soulèvement général, Angers trouva moyen de se distinguer entre toutes les villes, qui rivalisaient d'ardeur. Non seulement on y vit paraître une « protestation et un arrêté de messieurs les étudiants en droit ^ », bientôt suivis d'un second arrêté « des jeunes citoyens » de la ville *, mais encore le procès-verbal d'une assemblée tenue par les « mères,, sœurs, épouses et amantes '"^ » de toute cette jeunesse. « Nous périrons, y disaient-elles, plutôt que d'abandonner nos amants, nos époux, nos fils et nos frères, préférant la gloire de partager leur danger à la sécurité d'une honteuse inaction. » Qu'on juge par là du mouvement qui entraînait les esprits, et Ton peut dire, de l'eff'ervescence qui troublait les raisons. Personne ne conservait plus son sang-froid. Les femmes elles-mêmes se lançaient dans la mêlée, sans souci de la moindre convenance. Et toute la France approuvait leur démarche, toute la France applaudissait à leurs paroles. C'était le début de la lutte entre les classes moyennes et l'aristocratie ; et déjà ces classes y apportaient une ardeur, qui permettait de prévoir l'acharnement, avec lequel elle devaient la soutenir jusqu'au bout.