Voyez Mémoire autogr. de Barentin^ p. 25 et suiv
en elle-même, la condamnation n'était guère eflicace. Cependant, elle prouve que, jusqu'à la dernière minute, l'aristocratie bretonne resta sur la brèche, harcelant le tiers état de poursuites sans répit, et semblant prendre à tâche de soulever contre elle des rancunes inoubliables. Elle y mit tant d'imprudence et d'obstination qu'elle finit par faire de la province la plus calme, la plus patiente, la plus attachée à ses rois, la plus fidèle à la religion de ses pères, celle de toutes les provinces de France, où les idées révolutionnaires se développèrent avec le plus de rapidité, et d'où elles se répandirent avec le plus d'éclat.
Si nous ne craignions pas de fatiguer l'attention des lecteurs, nous trouverions encore dans quelques autres provinces, telles que la Bourgogne et l'Artois, la matière de détails instructifs. Contentons-nous de signaler cette lacune volontaire à ceux qui pensent que rien ne doit être négligé dans l'étude d'une époque si intéressante. Mais le désir d'éviter des longueurs oiseuses ne saurait nous conduire jusqu'à passer sous silence la fin et la conclusion des événements, dont nous avons montré l'origine et suivi le développement en Dauphiné. Il ne pouvait entrer dans les idées de Necker de continuer avec les gens de ce pays la guerre ouverte, qu'y préparait Brienne au moment de sa chute. La politique du nouveau ministre ne devait être et ne fut en efiet qu'une politique de conciliation. Il commença par autoriser, ce qu'il n'avait guère la force d'empêcher, la réunion des trois ordres, que l'assemblée de Vizille avait décrétée avant de se séparer. Seulement, afin de conserver un dernier vestige de l'autorité supérieure, dont la
royauté ne pouvait' se départir sans déchoir complètement, il exigea qu'au lieu de se réunir à Saint-Rambert, aux portes de Grenoble, la nouvelle assemblée se tînt à Romans, ville distante d'une vingtaine de lieues. Il nomma pour la présider, un prélat qu'il savait entouré des sympathies générales, l'archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan % et il lui prescrivit de restreindre ses délibérations à l'examen des formes, auxquelles elle croyait devoir soumettre l'organisation des états provinciaux, en lui donnant l'assurance que le gouvernement serait heureux de sanctionner le plan proposé par elle. Réduites à ces termes, les exigences de Necker n'avaient rien qui pût froisser les susceptibilités les plus ombrageuses. Cependant les Dauphinois hésitèrent à les accepter, et ce n'est qu'après de longs tiraillements, le 10 septembre, que l'assemblée de Romans parvint à se constituer. Encore les directeurs du mouvement tinrent à constater que leur victoire était plus complète qu'elle n'en avait l'air. S'ils avaient subi provisoirement les conditions ministérielles, c'est qu'ils se réservaient d'empêcher qu'elles ne tirassent à conséquence. Le secret de leur pensée éclata dès l'ouverture de la session. Lorsque l'archevêque de Vienne vint prendre possession de la présidence, en vertu de l'arrêt du conseil qui lui en avait attribué Thonneur, le comte de Morges déclara que l'assemblée ne consentait à le reconnaître, que pour donner au roi une marque de sa déférence, mais qu'en dehors de ce cas exceptionnel, elle entendait conserver pour l'avenir le droit inaltérable de nommer elle-même et librement les membres de son bureau. « J'adhère à cette protestation », reprit l'archevêque de Vienne, « et j'y joins la mienne ^. » La
\. L'archevêque de Vienne avait été déjà désigné, sous le ministère de Brienne, pour présider l'assemblée provinciale. 2. Lavergne, Ass. prov., p. 386.
scène se passait en présence des 'deux commissaires royaux, le duc de Glermont-Tonnerre, gouverneur de la province, et M. de la Bove, intendant de la généralité. Aucun d'eux ne hasarda le moindre mot d'observation. Il semble que tout le monde fût d'accord pour refuser au pouvoir central le droit d'intervenir, autrement que pour la forme, dans les affaires du Dauphiné. Ses agents eux-mêmes ou ses délégués, loin de combattre sur ce point les doctrines évidemment excessives des représentants du pays, les approuvaient expressément ou tacitement.
Tout au plus une petite minorité d'esprits clairvoyants essayait de signaler les dangers, auxquels on s'exposait, en méconnaissant les droits essentiels de l'autorité royale, et suppliait la majorité de ne pas saper les bases de l'édifice, qu'il s'agissait uniquement de réformer. « A sa tête * était M. Barthélémy d'Orbanne, avocat célèbre, nommé depuis aux états et à la législature, et qui refusa constamment, .parce que n'ayant pas, disait-il, le pouvoir d'empêcher la ruine de la France, il ne voulait pas se trouver dans les rangs de ceux qui allaient y coopérer. » Il y avait aussi des hommes moins sincères et moins estimables dont la modération semblait d'origine suspecte. « Le trop fameux Ghabroud fut leur orateur; il était dans cette province l'espion, l'âme damnée des ministres ^. » C'est à son propos, ou à propos de ses pareils, que Meunier a pu dire dans l'un de ses ouvrages, publiés après la tourmente 3 : « Beaucoup de ceux, qui se distinguent maintenant en Dauphiné par leur zèle pour les nouvelles institutions, n'étaient alors comme aujourd'hui que les
1. Note sur les troubles de Dauphiné. Hist. de la Rév. fr., par Bertrand de iMolleville, t. I, p. 360.