Archives parlent.^ t. I, p
2. Après le Résultat du conseil du 27 décembre, cette condition devenait superflue. Mais nous verrons que ce document ne fut connu à Grenoble que le 7 janvier 4789.
•spécial à ses députés de concourir, par tous les efforts de leur zèle, à procurer à la France une heureuse constitution, qui assure à jamais la stabilité des droits du monarque et ceux du peuple français... » Si l'on se reporte à l'époque où Mounier donna lecture de ce projet, on conçoit, qu'au premier abord, il dut surprendre par sa hardiesse. C'était un véritable ultimatum, en vertu duquel les Dauphinois signifiaient au gouvernement qu'il ne pouvait compter sur leur concours, que sous des conditions expressément déterminées, et qu'ils aimaient mieux renoncer aux États généraux, que d'y siéger sans y avoir obtenu les garanties, auxquelles ils croyaient avoir droit. En supposant que tout le tiers état de France imitât leur exemple, la Révolution allait faire un pas décisif. Néanmoins, dans la commission qui recueillit les paroles de Mounier, pas un membre du clergé, pas un de la noblesse, n'osa risquer une objection \ Il réunit l'approbation unanime. Chaque jour le mouvement s'accentuait, et ceux-là même, qui commençaient à s'effrayer de ses conséquences, ne songeaient pas encore à entamer contre lui une lutte qui leur semblait à peu près impossible.
Le lendemain, 31 décembre, la question revint devant l'assemblée générale pour y être définitivement tranchée. Dès que les membres des états et leurs adjoints .eurent pris séance % l'évêque d^ Gap leur annonça que Ja commission, nommée par eux, avait approuvé un projet de pouvoirs, destiné aux futurs représentants de la province, et que M. Mounier, secrétaire des états, allait leur rendre compte verbalement des motifs qui avaient inspiré la rédaction de cet acte. Sans avoir sous
i. Le Mémoire pour une partie du clergé et de la noblesse parle bien des scrupules qu'éprouvaient déjà quelques membres, mais il ne cite aucun fait précis attestant que ces scrupules se soient manifestés par -des déclarations formelles.
2, Archives parlem., t. 1, p. 339.
les yeux le texte de ce rapport, il est facile de s'en rendre compte; car Mounier lui-même en a reproduit les traits principaux dans un de ses livres, dont nous avons eu déjà Toccasion de citer quelques passages ; mais il nous semble inutile d'insister. Une seule chose importe ici, c'est qu'après avoir entendu les observations de Mounier, ses auditeurs, à dpux reprises, approuvèrent le projet par une acclamation unanime. Eux aussi subissaient l'entraînement général, et cédaient au torrent des opinions du jour, sans y opposer la moindre résistance.
Ces préliminaires achevés, l'assemblée n'avait plus qu'à commencer les élections proprement dites. On attendait quelques instructions de Versailles et rien n'arrivait. On ne connaissait même pas encore le Résultat du conseil du 27 décembre. C'est dans cet état d'incertitude que l'assemblée se réunit de nouveau le 1^' janvier 1789, à quatre heures de l'après-midi K Le président inaugura la séance en disant « que les députés, qui doivent concourir, avec les membres des états, à l'élection de ceux qui représenteront la province dans les États généraux, avaient été convoqués, conformément aux intentions de Sa Majesté, communiquées par ses commissaires; que la lettre écrite par M. Necker annonçait de nouveaux ordres pour le 27 du mois dernier; mais que, les ayant attendus jusqu'à ce jour, il y aurait des inconvénients à retarder plus longtemps les nominations; qu'il était indispensable de choisir trente représentants, sans préjudice des lettres de convocation, et que, dans le cas où les ordres du roi exigeraient un moindre nombre, les personnes, qui se trouveraient au delà du nombre fixé, seraient en remplacement. » Sur ces paroles, le scrutin fut aussitôt ouvert, et continué
1. Voir le procès-verbal officiel de toutes les opérations électorales. Archives parlem., t. III, p. 81.
sans interruption, de jour en jour, jusqu'à complet achèvement.
Je ne sais sur quoi se fonde la légende reproduite par divers auteurs, et d'après laquelle Meunier aurait été élu le premier de tous, par acclamation, sur la proposition d'un membre de la noblesse, le chevalier de Murinais. D'après le procès-verbal authentique, le scrutin du !'■■ janvier ne produisit aucun résultat. Repris le 2 janvier au matin. Meunier n'y obtint que la cinquième place. La première fut attribuée à l'archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan. Après lui, viennent trois nobles, le marquis de Bacons, le marquis de Langon et le comte de la Blache. Tout ce que l'on peut dire, c'est que Meunier fut le premier des représentants choisis dans les rangs du tiers état. Barthélémy d'Orbanne figure le septième sur la liste, Barnave le dixième. En tout, onze membres seulement triomphèrent à cette épreuve. Il fallut recommencer les opérations plusieurs fois de suite, les 4, 5, 6 et 7 janvier. Dans ces scrutins successifs, on trouve encore des noms dignes de remarque, tels que ceux du comte de Virieu et du comte de Morges, nommés le 4, et celui de Ghabroud, nommé le même jour, malgré les soupçons qui pesaient sur sa conduite. Le 5, un membre du parlement de Grenoble, réputé pour son libéralisme, le baron de Ghaléon, parvint à obtenir la majorité des suffrages. Ge fut le seul de sa compagnie qui trouva grâce devant les électeurs, tant était déjà complète l'impopularité de la magistrature, naguère encore si prônée. Enfin, le dernier nom porté sur la liste est celui du chevalier de Murinais, désigné comme élu dans le scrutin du 7. Mais déjà le nombre des représentants, accordés à la province, était sensiblement dépassé. Au moment même où ce dernier choix venait d'être proclamé, un officier du Royal-Marine, introduit dans la salle, présenta au
président une lettre de Necker annonçant que le roi avait réduit à vingt -quatre le nombre des députés dauphinois aux États généraux. Il fallut donc considérer, comme simples suppléants, tous ceux dont le& noms n'étaient sortis de l'urne qu'après le vingt-quatrième. Après quoi, Télection fut déclarée close.
Dans cette même séance du 7 janvier, l'assemblée reçut enfin communication du Résultat du conseil, déjà vieux de dix jours. Elle en accueillit la lecture avec des applaudissements unanimes , et décida que deux lettres de remerciement seraient adressées en son nom, Tune au roi, l'autre à Necker. L'harmonie la plus absolue semblait encore régner dans son sein, et cependant le germe de divisions profondes y fermentait déjà. De même que les élections aux états provinciaux, en produisant des mécontentements, avaient fait éclater un premier symptôme de discorde , de même les élections législatives avaient irrité ceux dont elles avaient trompé les espérances ambitieuses. Jusqu'alors, ils s'étaient bien gardés de heurter les opinions dominantes. Rendus à l'indépendance par la certitude de leur échec, ils ne craignirent plus de démasquer leurs sentiments intimes, et même, sous prétexte de regrets un peu tardifs, d'attaquer hautement les actes auxquels ils avaient coopéré jusque-là. De leur côté, les magistrats ne pouvaient se consoler de la faible part qu'ils venaient d'obtenir dans les témoignages de la sympathie de leurs concitoyens. « Deux fois, dit un contemporain S le parlement de Grenoble sembla vouloir revenir sur ses pas et commencer la guerre contre les états; deux fois les menaces du peuple le forcèrent à garder le silence et le continrent dans l'obéissance et le respect au vœu national. » Il éprouva le premier combien il
4. Hist. de la Rév. franc., par deux amis de la liberté, t. I, p. 145.
est dangereux de faire appel aux passions, populaires. Une partie de l'aristocratie dauphinoise suivit l'exemple du parlement de Grenoble, et, plus ferme que lui, ne se laissa détourner ni par les menaces, ni par les injures que provoqua sa défection. A la tête de ces dissidents de la dernière heure, était l'archevêque d'Embrun, prélat remuant, ambitieux, et assez mal famé. Naguère encore, comme membre des états provinciaux, il affectait des idées libérales. Depuis qu'il n'avait pu se faire nommer membre des États généraux, il prétendait avoir reconnu son erreur et ne négligeait, disait-il, aucun moyen de la réparer. Flanqué de quelques ecclésiastiques et d'un petit groupe de gentilshommes, il assiégeait de ses réclamations M. de Puységur , secrétaire d'État , qui avait dans son département l'administration supérieure du Dauphiné. Heureusement, ce ministre était trop sage pour se compromettre dans une querelle, dont l'origine lui paraissait à bon droit suspecte. Repoussés de ce côté, l'archevêque d'Embrun et ses adhérents résolurent de s'adresser directement aux États généraux. Sous ce prétexte, ils publièrent un long mémoire *, dans lequel ils dénonçaient comme illégaux tous les actes émanés des assemblées dauphinoises, et concluaient à la nullité des élections, accomplies en vertu de ces actes. Il y a, dans leur factum, plus de passion que de justice, et le sentiment de l'intérêt personnel y tient une plus grande place que celui de l'intérêt public. Néanmoins, des critiques auxquelles ils se livrent, ressort une vérité incontestable : c'est que les promoteurs de la Révolution en Dauphiné, ont souvent gâté leur cause par l'ardeur avec laquelle ils en ont poursuivi le succès. Sils eussent
1. Mémoire pour une partie du clergé et de la noblesse du Bauphiné, présenté aux Etats généraux. Bibl. nat., Lb39, n» 1622. Il est signé par l'archevêque d'Embrun, l'abbé de Saint-Genis, et sept gentilshommes, « comme fondés de pouvoirs de plus de cent trente membres du clergé et de la noblesse du Dauphiné. »
montré plus de prudence, s'ils eussent mieux respecté la loi, Tordre établi, ils auraient moins prêté le flanc aux attaques de leurs adversaires, et peut-être seraientils parvenus à conjurer Téclat de cette discorde qui vint, au dernier moment, troubler le concert unanime, dont jusqu'alors les trois ordres de Dauphiné avaient su donner l'exemple presque unique.
Sans doute, les États généraux n'attachèrent pas plus d'importance au mémoire de l'archevêque d'Embrun et de ses adhérents, que le ministère n'avait accordé d'attention à la protestation des neuf ecclésiastiques et des quatre-vingt-trois gentilshommes. Eux aussi s'empressèrent de passer l'éponge sur toutes les irrégularités commises. Mais le mémoire fournit à ses rédacteurs l'occasion de reprendre la thèse déjà soutenue par la protestation en faveur du suffrage universel, et ils n'y manquèrent pas. Ils accusèrent Mounier et ses amis de n'avoir inauguré le régime censitaire que dans un but égoïste, « pour concentrer la représentation du peuple entre les mains de quelques ambitieux.... On ne peut s'empêcher, ajoutaient-ils, de trouver singulier que cette province, qui avait donné tant de preuves de patriotisme lors de l'assemblée de Vizille, n'ait fait aucun cas du titre sacré de citoyen, lorsqu'elle a prétendu être assemblée à Romans, et que la richesse seule y ait obtenu quelque considération. » Enfin, ils ne craignirent pas de jeter, dans l'esprit du tiers état, le germe d'une division plus redoutable, que celle qui jadis séparait les trois ordres. Pour couronner leur œuvre, ils y glissèrent l'observation suivante : « La constitution du Dauphiné avait mérité pendant quelque temps l'épithète de populaire, mais, à présent, on ne la qualifie plus que de constitution bourgeoise : nous croyons cette remarque essentielle, pour diriger le jugement de ceux qui se disent populaires, parce que c'est
le bon ton, comme il l'a été d'être philosophe, chimiste, gluckiste, mesmérien, martiniste. » Après ce dernier trait, Farchevéque d'Embrun et ses adhérents pouvaient s'en remettre à l'avenir du soin de leur vengeance. Bientôt, à la lutte du tiers état contre les ordres supérieurs, allait succéder la lutte du peuple contre la bourgeoisie. Elle dure encore, cette lutte néfaste, et, malgré le retour au suffrage universel, elle semble plus ardente que jamais. Qui se douterait, aujourd'hui, que l'une des premières ti:aces connues de son origine, se trouve dans l'œuvre d'un prélat et de quelques gentilshommes mécontents?