RÉDACTION DES CAHIERS
trois ordres y prenait part séparément et consignait le résultat de ses constatations dans des procès-verbaux distincts. Ceux du tiers état étaient connus sous le titre traditionnel de Cahiers des plaintes, remontrances et doléances. Dressés d'abord dans les paroisses urbaines et rurales, ils étaient ensuite centralisés au chef-lieu du bailliage ou de la sénéchaussée. Là, ils faisaient l'objet d'un premier examen, d'une première compilation, à la suite desquels ils étaient fondus et réduits en un cahier unique, qui devenait le cahier officiel de la circonscription.
Les députés élus se chargeaient de porter ces actes au siège des États généraux. Dès le début de la session, immédiatement après la vérification de leurs pouvoirs, ils se groupaient par gouvernements, examinaient ensemble les cahiers de leurs bailliages respectifs, en extrayaient les articles qui leur semblaient dignes d'attention, délibéraient à l'effet de choisir ceux qu'ils devraient admettre ou rejeter, et finissaient par en composer un cahier unique, celui du gouvernement tout entier. Ceci fait, chaque gouvernement désignait un certain nombre de commissaires, chargés de réduire les cahiers ainsi dressés en un dernier cahier, cahier général, destiné à former le Cahier du tiers état de France. L'opération n'était pas sans difficulté. Il fallait soumettre les travaux préparatoires à une revision d'ensemble, et, cette fois, l'unanimité des voix était requise pour l'admission définitive de chaque article; ou, du moins, il suffisait de l'opposition d'un gouvernement pour entraîner le rejet d'une proposition quelconque. Lorsqu'à grand'peine on était parvenu à se mettre d'accord, il ne restait plus qu'à présenter au roi le cahier général de chaque ordre. Un orateur, désigné par le tiers, accompagnait cette remise d'une harangue solennelle, et, sauf quelque incident extraor-
dinaire, la session des états généraux se trouvait close, sans avoir produit autre chose que de vaines discussions sur le texte de demandes, dont personne ne s'occupait plus, aussitôt que les députés avaient tourné le dos.
« Il serait difficile », écrit Meunier dans ses Nouvelles Observations sur les États généraux \ « de pouvoir imaginer des formes plus absurdes, plus propres à dégrader les assemblées nationales. Les députés, au lieu de se réunir pour délibérer ensemble de tous les intérêts du royaume, au lieu de soumettre à la pluralité des suffrages toutes les propositions, que l'amour du bien public pouvait leur inspirer, n'étaient donc que de froids compilateurs de remontrances. Une question n'était agitée que lorsqu'elle était renfermée dans un cahier particulier, et lorsqu'il fallait opiner pour l'insérer dans le cahier général ; et le sort de cette proposition dépendait toujours de la volonté du plus petit nombre, c'est-à-dire des députés d'un seul gouvernement.... Ces formes étaient infiniment favorables au pouvoir absolu. Elles calmaient les inquiétudes du peuple par un vain appareil, lui permettaient de soulager sa douleur par des plaintes stériles, étouffaient l'énergie des représentants, en les occupant à lire, à comparer, à extraire des doléances. Le despotisme n'avait pas à redouter l'établissement d'une constitution. » Il n'avait même pas à redouter la réforme du moindre abus. Dès que le gouvernement avait reçu le cahier général, dès qu'il avait subi les observations verbales développées à l'appui par l'orateur du tiers, il dissolvait les États, sauf ensuite à donner, si bon lui semblait, une satisfaction quelconque aux doléances exprimées; en sorte qu'il n'avait besoin d'affronter ni délibération, ni vote proprement dits,