RÉDACTION DES CAHIERS
qu'il n'était lié par rien, et qu'il restait, après comme avant, libre de n'écouter que son caprice. Aussi l'usage des cahiers coïncidait précisément avec la période durant laquelle les Etats généraux s'étaient vus réduits à la plus scandaleuse impuissance. Applicables à des assemblées sans pouvoir, il était permis de se demander pour quel motif la lettre du 24 janvier en avait étendu l'application à l'assemblée future, sur laquelle tout le monde comptait pour inaugurer en France un régime nouveau.
Mounier ne dissimulait pas la défiance que lui inspirait une mesure si peu en rapport avec les nécessités du moment. Non seulement il considérait comme indispensable de conférer aux députés de la nouvelle France des pouvoirs proportionnés à la haute mission dont ils devaient être investis; mais il pensait que plus les électeurs sembleraient attacher d'importance à la rédaction des cahiers, plus ils sembleraient jaloux de renfermer leurs mandataires dans les étroites limites de l'ancien rôle, et plus aussi le gouvernement serait tenté d'en prendre prétexte pour traiter les futurs États généraux avec autant de sans-gêne, que l'avaient été leurs devanciers. Ce qui augmentait les craintes de Mounier, c'est qu'à la fin de 1788, il y avait une école bruyante, qui affectait pour les cahiers un respect superstitieux, et qui professait hautement la nécessité d'assujettir les députés à ne pas s'écarter du texte de leurs instructions. A sa tête était le comte d'Entraigues, toujours prêt à tomber d'un excès dans un autre. Il voulait qu'on se conformât à l'usage jadis reçu pour les diétines de Pologne, et que les électeurs arrêtassent d'avance des résolutions, que les députés n'auraient plus qu'à ratifier ensuite au sein des États généraux. A quoi Mounier répondait avec son bon sens habituel : « Si la doctrine de l'estimable auteur du Mémoire sur les Etats généraux était
adoptée dans toutes les provinces du royaume, il serait absolument inutile de rassembler les représentants de la nation. Il serait alors beaucoup plus simple de n'envoyer que des cahiers K »
La répugnance, que cette exagération inspirait à Mounier, était si forte, qu'elle l'eût volontiers entraîné jusque dans l'exagération contraire, et que, s'il l'eût osé, il eût demandé à la France de renoncer complètement à la rédaction des cahiers, comme certainement inutile, et peut-être dangereuse. Là où son influence prédominait, il ne se fit pas faute de soutenir, et il parvint sans peine à faire adopter ce système. De toutes les provinces du royaume, le Dauphiné est peut-être la seule qui n'a pas rédigé de cahier proprement dit. Partout ailleurs, Mounier se contenta de recommander, dans son livre, de remédier aux inconvénients des cahiers, en maintenant aux députés des pouvoirs assez larges pour leur assurer une indépendance absolue. « Les députés », dit-il % « étant munis de pouvoirs généraux, il faut espérer que les cahiers de doléances n'auront pas de grands inconvénients : que les électeurs n'y attacheront pas beaucoup d'importance; qu'on ne s'occupera pas, comme en 1614 dans les États généraux, du soin de les compiler; qu'on sentira le vice et le peu de dignité de cette ancienne forme; que les doléances ne seront considérées que comme des pétitions ou des instructions pour l'usage des députés; qu'on y délibérera sur toutes les propositions, quoiqu'elles n'eussent pas été écrites dans les cahiers, et que les résolutions serontensuite présentées au prince dans une forme digne de lui et digne des représentants de la nation. »
Entre le système de Mounier et celui du comte d'Entraigues, les chefs du parti libéral n'hésitèrent pas à