‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 216 sur 362 · Mounier, Nouvelles Observations, p. 23o · texte numérisé non relu

Mounier, Nouvelles Observations, p. 23o

masses aveugles. A lire ce qui s'imprime couramment de nos jours, on dirait que la France de 1789 ne savait pas au juste ce qu'elle voulait, et qu'appelée tout à coup à le dire, elle n'eut d'autre ressource que de répéter machinalement les leçons qu'on se chargea de lui apprendre. Si incroyable que nous paraisse une théorie contraire à l'évidence des faits, elle compte aujourd'hui tant de disciples, elle fait chaque jour de tels progrès, qu'il nous semble impossible de la laisser passer sans quelques mots d'explication. Ce sera d'ailleurs une occasion naturelle d'étudier de plus près comment les Cahiers du tiers état ont été composés, et quel degré de confiance ils méritent de la part des juges impartiaux. Oui certes, il y eut en 1789 des modèles publiés d'avance, répandus, colportés, et dont l'influence se fait sentir çà et là dans la rédaction des cahiers officiels. Il y en eut même beaucoup, infiniment plus que ne le disent ou ne le croient les historiens, qui s'en plaignent comme d'une atteinte portée à la spontanéité des opinions. Ce ne sont pas seulement les auteurs renommés, comme Sieyès, qui se sont permis d'adresser des conseils à leurs concitoyens et de leur tracer la voie. D'autres, moins connus, ont pris la parole à leur tour. Quelques-uns ont eu leur jour de succès et sont parvenus à recueillir des adhésions, dont la trace est encore facile à constater. Ce n'est pas non plus de Paris seulement que sont partis les modèles de cahiers expédiés en province. La province a voulu en avoir aussi, qui fussent à elle, bien à elle, de véritables productions de son terroir. Parcourez les catalogues de la Bibliothèque nationale, vous verrez qu'il en a surgi de tous les coins du royaume. Au milieu de cette diversité prodigieuse, il est déjà certain que, si les électeurs n'ont pas le mérite de l'invention , ils conservent la souveraine liberté du choix; chacun l'exerce au gré de ses préfé-

rences. Suivant les pays, on remarque des courants distincts. Ici Ton adopte un type de prédilection, là on se prononce en faveur d'un autre.

A côté des modèles imprimés,» pullulent les modèles manuscrits. Une lettre du temps ^ nous rapporte que, dans la sénéchaussée de Lectoure, les hommes de loi, qui habitent les petites villes, notaires, avocats, procureurs, tiennent bureau ouvert de plaintes et doléances toutes dressées. C'est chez eux que viennent s'approvisionner les conseils ou mandataires des petites communautés du voisinage. Il paraît même qu'ils payent « bien cher » chacune des copies qu'ils en rapportent, pour les utiliser au jour des assemblées primaires. Sans doute, ils y trouvent la reproduction exacte des sentiments qui les animent, puisqu'ils attachent tant de prix à se les procurer. Au besoin, ils y font introduire les additions, les modifications qui leur conviennent : chacun s'en donne pour son argent. Ce qui s'est passé là s'est évidemment reproduit dans les autres provinces. Quand ce n'est pas l'homme de loi qui a prêté sa plume aux paysans, c'est le curé, car bien souvent il est en communauté d'idées avec eux, et l'on reconnaît la trace de son intervention dans Tœuvre d'une foule de paroisses. Quelquefois, ce n'est ni l'homme de loi, ni le curé. Tantôt, c'est un des grands propriétaires de la localité, comme Dupont de Nemours à Saint-Sulpice de Ghevannes ^ Ailleurs, c'est un homme modeste, mais évidem-

1. Citée par M. Taine, sans indication de source, t. I, p. 519.

2. Voyez Arch. pari., t. IV, p. 215, à la suite du cahier du tiers état du bailliage de Nemours, les Instructions que les propriétaires et habitants de la paroisse de Saint-Sulpice de Chevannes donnent à leurs députés pour rassemblée balliviale. Ces deux actes portent la signature de Dupont de Nemours et sont également son œuvre. On peut voir par une note de la page 218 que, même en présence d'un homme comme Dupont, les habitants de nos campagnes savaient conserver et maintenir la complète indépendance de leurs opinions. Comparez l'anecdote que le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires (t. I, p. 120), comme la tenant de Dupont lui-même.

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