‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 219 sur 362 · Arch. pari, t. II, p · texte numérisé non relu

Arch. pari, t. II, p

2, Archives pari., t. lU, p. 102.

çaise mit en Topinion des princes du sang royal. Ces principes vont être retracés dans presque toute leur étendue, et, si l'assemblée du tiers état se permet d'en séparer un article relatif aux mœurs, c'est qu'elle aime à se persuader que la contagion n'est pas arrivée jusqu'à nous au point de nécessiter le divorce. »

A la rigueur, on conçoit que les assemblées, chargées de la rédaction des cahiers, fussent heureuses d'abriter leur responsabilité derrière l'autorité d'un prince populaire comme le duc d'Orléans^, ou la réputation d'un publiciste aussi vanté que Sieyès. Mais souvent aussi l'adoption d'un modèle n'était de leur part qu'un témoignage d'estime et de confiance, accordé par elles à un auteur, moins célèbre, uniquement parce que son œuvre leur en paraissait digne. Veut-on un exemple de ce cas? Nous allons lé trouver en Normandie, dans le cahier du bailliage de Saint-Lô, qui porte à son début l'annotation suivante : « Nota, Les commissaires ont suivi, autant qu'il a été possible, le projet de cahier consigné dans la suite de VAvis des bons Normands, tant pour profiter des excellentes vues, que renferme cet ouvrage, que pour établir une plus grande conformité dans les réclamations de la province. Ils savent d'ailleurs que le corps de la ville de Rouen a adopté entièrement le projet de l'auteur estimable de cette production véritablement patriotique. » De cette note, on peut, en toute assurance, tirer une double conclusion. La première, c'est que les rédacteurs, en l'insérant à la tête de leur procès-verbal, ne craignaient nullement de contrevenir aux prescriptions d'une loi, d'une ordonnance, ou d'un simple arrêt du conseil. La seconde, c'est qu'en se conformant à un modèle de cahier, ils ne craignaient pas non plus de s'exposer au moindre reproche de plagiat ou de servilité. Ils indiquent les motifs de leur conduite avec la franchise de consciences parfaitement tranquil-

les, et le ton de gens qui savent que personne, autour d'eux, ne songera à les accuser d'avoir abdiqué leur libre arbitre, parce qu'ils en ont fait l'usage, qu'ils ont jugé le plus conforme aux intérêts de leur pays.

Gomment d'ailleurs imaginer qu'en mars 1789, au milieu d'une fermentation sans cesse croissante, les populations françaises fussent assez dociles ou assez indifférentes pour accepter, les yeux fermés, des opinions toutes faites? Elles ont bien su rejeter les modèles de cahiers réactionnaires, qu'on n'a pas manqué d'offrir à leur choix. Elles ont bien su résister aux suggestions des ordres supérieurs et à tous les moyens d'influence dont ils disposaient encore. Je ne voudrais comme témoin de l'indépendance et de l'énergie des paysans d'alors, que celui de leurs contemporains qui les a traités avec la sévérité la plus dédaigneuse. Dans ses Mémoires S le comte Beugnot rappelle qu'il a coopéré à la rédaction du cahier de bailliage, dressé au nom du tiers état de Ghaumont-en-Bassigny. Parmi les nombreux cahiers de paroisses qui passèrent sous ses yeux à cette occasion, il affirme qu'il ne trouva rien, absolument rien, qui lui semblât mériter la moindre remarque. La plupart des communautés voisines du chef-lieu avaient le duc d'Orléans pour seigneur. Par déférence pour lui, elles avaient cru devoir copier religieusement les instructions de l'abbé Sieyès. Tout au plus, s'étaient-elles permis de glisser, dans ce modèle, quelques légères additions de leur cru, et entre autres des réclamations contre certains abus féodaux, que le comte Beugnot déclare indignes d'occuper les loisirs du législateur. Gependant il ajoute, à ces appréciations

1. Mémoires^ t. I, p. 415. II faut se défier du dédain avec lequel le comte Beugnot traite les électeurs du Bassigny. Il leur avait demandé leurs voix, il n'a"vait pu les obtenir, et il avoue lui-même que son échec lui laissa longtemps « un ressentiment irréfléchi ». [Eodem^ p. 148.)

rigoureuses, une anecdote qui présente, sous un aspect fort différent, les mœurs électorales de l'époque et du lieu. « Un seul des cahiers (transmis par les paroisses du bailliage de Ghaumont) me parut, dit-il S mériter qu'on s'y arrêtât ; c'était celui d'une commune voisine de Châteauvilain . Le rédacteur avait accumulé une foule de vœux plus ou moins exagérés, et il terminait par cette formule insolente : « Donnons pouvoir à nos députés de solliciter du seigneur roi son consentement aux demandes ci-dessus : dans le cas où il l'accorderait, de l'en remercier, et dans le cas où il le refuserait, de le déroiter. » Le dernier mot était souligné. Je portai ce cahier au procureur du roi, à qui je remontrai qu'il paraissait convenable qu'il dénonçât ce cahier à la chambre, d'abord pour qu'il fût retranché du nombre de ceux dont elle s'occuperait, et qu'il fit ensuite ses réserves d'en poursuivre les auteurs et rédacteurs par voie criminelle. Le procureur du roi parut effarouché de la découverte et me promit de bien sévir. Mais il avait des prétentions à la députation. Il craignit de se dépopulariser en faisant son devoir; l'insulte à la majesté royale ne fut point relevée, le mot transpira et fut répété : on finit même par le trouver plaisamment imaginé. L'auteur n'avait probablement voulu faire qu'une misérable plaisanterie, et ne se doutait guère qu'il avait fait un pronostic, »

Dans ces derniers mots, Beugnot cherche en vain à revenir sur l'impression qui l'avait d'abord frappé, et dont il a conservé un si vif souvenir. Quoi qu'il en dise, non seulement le rédacteur du cahier qu'il cite, mais tous les habitants, qui en ont assumé la responsabilité par leur signature, n'eussent pas risqué des plaisanteries aussi graves et dans des circonstances aussi solen-

nelles, s'ils ne les avaient regardées que comme de simples plaisanteries. N'y voyez pas de leur part une légèreté inqualifiable; c'est évidemment la passion révolutionnaire qui les entraîne et leur inspire l'audace de dire tout haut, ce que déjà beaucoup d'autres commencent à penser tout bas. Il y a peut-être quelque chose d'encore plus grave que le mot lui-même. Beugnot dénonce le cahier au procureur du roi, qui n'agit pas, qui garde un silence prudent, parce qu'il vise à la dcputation et craindrait de se dépopulariser par des poursuites. La majorité des électeurs aurait donc pu voir d'un œil défavorable le magistrat compétent sévir contre de telles menaces. Que dis-je! Le public a fini par les approuver, par y trouver quelque sel ; et voilà les dispositions d'esprit, où en étaient venues ces populations qu'on nous représente comme indifférentes aux doctrines qu'on leur offre. Certes, Beugnot n'a pas compris le caractère du symptôme qu'il a pris soin de recueillir, ou il a négligé d'en tirer les véritables conséquences.

Mais à quoi bon insister davantage, pour établir qu'une souveraine liberté d'esprit, une singulière puissance de réflexion ont présidé à la rédaction des cahiers? Après tout, ces cahiers, ils sont là, les modèles aussi. Quiconque veut prendre la peine de les lire et de les comparer, jugera bientôt les différences qui les distinguent. Nous-même, dans le cours de cette étude, nous aurons occasion d'en citer des fragments nombreux, empruntés aux délibérations des assemblées de bailliage ou à celles des simples paroisses. Il suffira de s'y arrêter un instant, pour y trouver la preuve irrécusable, que, tout en traitant les mêmes questions, ces assemblées sont parvenues à conserver, chacune dans son œuvre, une physionomie particulière, une variété, une originalité singulièrement remarquables. On demeure surpris de l'énorme quantité d'idées nouvelles,

imprévues, qu'elles ont mises en circulation. Parfois, elles ont su ajouter, au mérite du fond, le charme de la forme, et l'on serait assurément fort en peine de rencontrer aujourd'hui autant de qualités de style, enfouies sous le. fatras d'une manifestation analogue.

D'abord, si Ton veut arriver à des appréciations sûres, il importe de contrôler, avec un soin minutieux, les témoignages qui semblent le plus dignes de confiance. C'est ainsi que, sur la foi d'un mot de Ferrières % témoin ordinairement impartial et bien informé, on représente le gouvernement de Louis XVI comme ayant essayé d'intervenir dans le mouvement populaire et d'en régler la marche au gré de ses desseins'. Necker, dit-on, aurait fait préparer dans son hôtel un modèle de cahiers, se rapprochant des instructions publiées par Sieyès, et l'aurait fait ensuite distribuer en province par ses émissaires. On va jusqu'à prétendre qu'il y eut alors des cahiers ministériels % comme il y eut des cahiers favorables à l'ancien régime, et des cahiers révolutionnaires. Si le fait était exact, il devrait être facile à vérifier. Répandus à profusion, ces cahiers auraient laissé des traces persistantes. De ceux-là, comme de tant d'autres, on ne serait pas embarrassé de citer des exemplaires conservés jusqu'à nous. Or on est réduit à en parler par ouï-dire. Personne jusqu'ici n'est à même de présenter un échantillon du prétendu

1. « Le duc d'Orléans, le parlement de Paris et le ministre Necker avaient envoyé dans les bailliages des émissaires qui répandaient des modèles de cahier. » Mémoù^es, t. I, p. 3. L'affirmation n'est pas plus exacte en ce qui concerne le parlement de Paris que le ministre Necker.

2. Le Correspondant, du 25 octobre 1875. Article de M. le comte du Ludre, intitulé Louis XVI et ses conseillers.

cahier de Necker, comme on présente les instructions de Sieyès ou TAvis aux bons Normands. Gela seul suffirait pour établir que jamais Necker n'a rien publié de semblable; mais il y a d'autres raisons et des raisons décisives, pour reléguer au rang des fables, cette légende des cahiers ministériels, imaginée sans preuve sérieuse.

Parmi les hommes qui vivaient dans l'intimité du directeur général et qui le poursuivaient de leurs conseils, Malouet se montrait, à cette époque, le plus empressé et le plus assidu. Il ne dissimulait pas l'inquiétude que lui inspirait l'aggravation constante de la crise. Homme actif et énergique, bien que d'opinion modérée, il ne pouvait s'accoutumer à l'attitude impassible du gouvernement, à son perpétuel laisser- faire. « C'était », suivant lui \ « une épouvantable imprudence que d'avoir laissé aux assemblées primaires une latitude telle qu'elles pouvaient mettre en question le gouvernement monarchique. » Il ne voyait qu'un remède, ou plutôt qu'un palliatif à ce mal, c'est que le gouvernement lui-même prit franchement l'initiative de cahiers, à la fois conservateurs et libéraux, et que, le modèle étant choisi, il usât de tout son pouvoir pour le faire accepter dans les assemblées de paroisse et de bailliage. Il allait même plus loin. Il aurait voulu que le ministre n'hésitât pas à intervenir dans les élections, en vue de diriger le choix des électeurs sur des candidats, en même temps populaires et monarchiques, hommes de progrès et de raison.

Quant aux cahiers, Malouet disait ^ : « Tout doit être prévu et combiné, dans le conseil du roi avant l'ouverture des États généraux. Vous devez déterminer ce qui peut être abandonné sans danger, en anciens usages, en for-

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