Arch. pari., t. V, p. 422 et suiv
féodaux, ajoute que « cet objet a déjà occupé le ministre patriote, auquel on a reproché l'esprit sj^stématique, mais auquel on n'a pu refuser le titre d'ami de l'humanité. » Un instant Necker avait paru tenter d'entrer dans la même voie. Par son édit de 1779, il avait aboli la servitude dans les domaines du roi, en engageant les seigneurs à suivre l'exemple qui leur était donné de si haut. Non seulement les seigneurs étaient restés sourds à cette exhortation : même dans les domaines du roi, redit ne fut que d'une mince efficacité. La servitude proprement dite et la mainmorte n'y existaient qu'à l'état d'exception. C'était les autres droits seigneuriaux, ceux qui régnaient là comme ailleurs, qu'il eût fallu modérer et rendre rachetables ; Necker n'y avait pas songé. Il avait commis une autre faute en déclarant que les droits féodaux constituaient, aux yeux de l'autorité suprême, une propriété de droit commun, aussi inviolable, aussi inattaquable que toutes les autres. Cette théorie, à la fois fausse et dangereuse, il venait de la renouveler dans son fameux rapport. Il n'avait pas craint d'affirmer que le roi ne souffrirait jamais la moindre atteinte à ces droits maudits, dont la France entière demandait la suppression immédiate. La royauté semblait prendre à tâche d'assumer sur elle-même la responsabilité d'un conflit, dans lequel elle n'avait rien à gagner et tout à perdre.
Elle avait fait pis encore. Dans les derniers temps, il est malheureusement certain qu'elle avait laissé s'aggraver ce régime, objet de tant de plaintes. Nous avons déjà mis ce point en suffisante lumière, à propos de la réaction qui a suivi la chute de Necker et de Turgotl Nous avons cité quelques-uns des documents qui constatent cette aggravation et, entre autres, plusieurs passages des cahiers, qui la rendent incontestable. Nous pourrions multiplier facilement ce genre de preuves, et
montrer qu'à la suite des lettres patentes de 1786, sur les commissaires à terrier, il y eut une véritable recrudescence dans les abus du régime seigneurial. De là vient, qu'à la veille de la Révolution, il y eut aussi recrudescence dans les plaintes et dans les colères. On cherche pourquoi les châteaux brûlèrent tout à coup dans les premiers mois de 1789. Ils brûlèrent parce qu'ils contenaient les archives des seigneurs, leurs titres, leurs terriers, dans lesquels ils avaient accumulé successivement leurs prétentions et leurs exigences, les derniers surtout, ceux que les trop fameux commissaires venaient de renouveler avec tant de frais et de rigueurs. L'incendie des châteaux fut un acte de représailles provoqué par un défi récent.
Enfin qu'ont fait les seigneurs féodaux pour prévenir ou pour atténuer l'effet de ces haines mortelles, qu'ils entassaient depuis tant de siècles, et dont ils commençaient à entendre les grondements significatifs? Les cahiers ne laissent aucun doute sur leur déplorable attitude. Nous venons de voir, en parlant des exemptions pécuniaires, que nobles et ecclésiastiques avaient soin de subordonner leurs renonciations au maintien absolu de leurs autres droits et de leurs autres privilèges. Au premier rang de ceux qu'ils espéraient conserver par ce système, figuraient les droits féodaux. On serait tenté de croire que jamais ils n'y avaient tenu davantage. Nul ne se demanda s'il ne serait pas plus prudent et plus habile de faire la part du feu, d'offrir au tiers état quelque concession équitable, entre autres de se prêter à la faculté d'un juste rachat, au lieu de la repousser avec autant d'énergie que la suppression complète et sans indemnité. Tout ou rien, devint leur devise. Si, par hasard, quelque voix plus raisonnable venait à s'élever, des rangs mêmes de l'aristocratie, elle était immédiatement couverte par les énergumènes de l'époque, ceux qui trouvent moyen
de perdre les meilleures causes grâce à Tintempérance avec laquelle ils les défendent.
En terminant ces longs détails, citons une petite scène qui pourra donner aux lecteurs une idée de l'esprit qui entraîne à leur perte les hautes classes de la société française. Elle se passe à Tours S où les deux ordres supérieurs de la province sont réunis, chacun dans leur chambre respective, s'occupant à rédiger leurs cahiers. Le clergé de Touraine ne laisse pas que d'être inquiété par les réclamations violentes que soulèvent autour de lui les abus féodaux. Il ne demanderait pas mieux que d'entrer dans des voies conciliatrices, mais il n'ose pas s'y lancer avant d'avoir prévenu la noblesse et de s'être concerté avec elle. En conséquence, le 24 mars 1789, quelques membres du clergé s'empressent d'aller communiquer à la noblesse un avis, émanant des commissaires de leur ordre et qui était ainsi conçu : « Les moulins, pressoirs et fours banaux sont si à charge aux peuples, ils intéressent si directement la subsistance, surtout quant aux moulins, qu'on sollicite de toutes parts la suppression de leur banalité, ainsi que celle de certains droits de Frèche, et autres droits seigneuriaux ridicules et quelquefois indécents. Cette considération, l'intérêt public et la décence, qui en font évidemment l'objet, ont disposé les commissaires du clergé à proposer à la chambre d'insérer dans ses cahiers : — que les Etats généraux inviteront les seigneurs propriétaires des moulins, pressoirs et fours banaux à renoncer volontairement, et pour l'avantage du peuple, à l'exercice d'un droit si onéreux et qui donne lieu à de fréquentes vexations, ainsi qu'à ces droits indécents et ridicules, comme aussi aux Prêches. On demande encore l'abolition de plusieurs droits de la féodalité, tels que ceux de