V Ancien Régime, p
féodalité vieillie s'est singulièrement adouci, tandis que l'asservissement des terres s'est au contraire aggravé : on dirait que les seigneurs se sont dédommagés sur les terres de ce qu'ils avaient perdu sur les personnes, et la royauté ne les a nullement troublés dans leur entreprise. Dans les pays d'Europe, où la propriété foncière n'était pas divisée, qu'importait aux paysans une aggravation, qui ne pouvait les atteindre? Mais en France, chaque paysan était propriétaire, et qui plus est, chacun avait, jadis comme aujourd'hui, l'amour de la propriété poussé jusqu'à la passion. Tout ce qui le gênait dans la jouissance de son bien était pour lui une source de chagrin et de colère. Il souffrait peut-être encore plus vivement des dommages causés à son champ, que des outrages infligés à sa personne. De là sa haine inextinguible contre le régime féodal, haine qui a joué, dans la Révolution française, un rôle bien plus important que les historiens ne le croient en général.
Souvent on s'étonne que le paysan français ait pu devenir propriétaire, au milieu des calamités qu'il avait traversées et des misères qu'il subissait encore. La chose, en elle-même, ne souffre aucune contestation. Elle est constatée par Arthur Young, dans ses curieuses notes de voyage *, en termes tellement positifs qu'ils ne permettent aucun doute. « Les petites propriétés des paysans, dit-il, se trouvent partout à un point que nous nous refuserions à croire en Angleterre; » un peu plus loin, il ajoute qu'il y a, « dans toutes les provinces de France, de petites terres exploitées par leurs propriétaires, ce que nous ne connaissons pas chez nous. Le nombre en est si grand que je penche à croire qu'ils forment le tiers du royaume. » Young en arrive même à prétendre « que la division des terres en France passe les limites