‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 316 sur 362 · Annales françaises, p · texte numérisé non relu

Annales françaises, p

portèrent les suffrages. Mais, par cela seul que la majorité des électeurs était composée de curés, il fallait bien s'attendre à ce qu'ils s'attribueraient la majorité des élus. Qu'on reproche, si l'on veut, au gouvernement l'imprudence de la combinaison qu'il avait adoptée. Toujours est-il que le résultat ne saurait être imputé à des intrigues fâcheuses,,

Notez qu'ici, comme d'habitude, les plaintes du parti vaincu sont empreintes d'une singulière exagération. Après tout, le haut clergé ne sortait pas du scrutin si maltraité qu'on veut bien le dire. Parmi les députés élus, quarante-six appartenaient à l'épiscopat, et, si l'on remarque sur cette liste des lacunes, qui surprennent au premier abord, la plupart tiennent à des causes particulières qui les expliquent, si même elles ne les justifient pas complètement. Personne, entre autres, ne songea à jeter les yeux sur Brienne, tombé dans un discrédit absolu, et lui-même n'osa pas solliciter les suffrages de son diocèse. L'archevêque d'Embrun s'était mis en rivalité ouverte avec l'immense majorité de la population dauphinoise, et l'archevêque de Narbonne, malgré d'éminentes qualités, avait compromis sa candidature, en soutenant, comme président des états de Languedoc, une organisation repoussée par tout le monde. Ce n'est pas non plus la faute des électeurs, si, dans plusieurs provinces, les prélats se sont exclus eux-mêmes, en refusant de coopérer aux élections.

D'ailleurs le haut clergé n'était pas seulement représenté par des évêques et par des archevêques, mais encore par une foule de dignitaires, choisis dans toutes les classes du clergé séculier : par exemple, un des deux agents généraux, l'abbé de Montesquiou; un certain nombre de vicaires généraux et de doyens, des chanoines, parmi lesquels plusieurs membres de chapitres nobles. Venaient ensuite des dignitaires du clergé ré-

gulier, abbés commendataires, prieurs, etc., à la tête desquels figuraient D. Ghevreux, le général de la congrégation de Saint-Maur, etD. Estaing, le prieur de Marmoutier. Tout bien examiné, combien de noms manquent à l'appel qui soient dignes d'un regret sérieux? Au contraire, on remarque sur la liste des élus un personnage qu'on s'étonne d'y rencontrer, le cardinal de Rohan-Guémenée, prince-évêque de Strasbourg. Quelles peuvent être les considérations qui ont déterminé le clergé des bailliages d'Haguenau et de Vissembourg à prendre pour représentant le triste héros de l'affaire du collier? Serait-ce à titre de protestation contre les peines disciplinaires, que le roi avait cru devoir lui infliger, après son acquitement? Quels qu'aient été les motifs de ce choix, il causa à la cour autant de surprise que d'irritation, et Je malheureux Louis XVI lui-même, malgré son flegme imperturbable, ne put contenir, à cette nouvelle, la vive expression de son mécontentement. .

« Les assemblées de la noblesse », continue Sallier, « n'étaient pas non plus exemptes de brigues. Ceux de cet ordre, qui faisaient des vœux pour la Révolution, couraient, de bailliage en bailliage, pour y solliciter la députation. S'ils ne réussissaient pas dans un pays, ils allaient chercher des succès ailleurs : c'était surtout lorsqu'ils étaient parvenus à obtenir la présidence de ces assemblées, qu'ils avaient un grand avantage pour capter les suffrages. Cette présidence appartenait aux grands baillis d'épée. Ces charges, précédemment peu recherchées par la noblesse, étaient pour la plupart restées vacantes ; on s'empressait de s'en faire pourvoir pour obtenir la députation. » Il est incontestable que les membres delà noblesse libérale ne négligèrent aucun effort, afin d'obtenir des électeurs le droit d'aller défendre aux États généraux la cause qu'ils avaient adoptée. A leurs yeux, ce n'était pas seulement affaire d'ambi-

tien ; c'était aussi devoir de conscience, et l'importance du but justifiait l'activité des démarches employées pour y parvenir. De son côté, la société des Trente soutenait leur candidature. Elle mettait à leur service les nombreux agents, qu'elle avait déjà recrutés dans tous les coins du royaume, et concertait, avec eux, l'emploi des moyens les plus propres à leur assurer le succès. Mais parmi ces moyens, où Sallier a-t-il vu que les membres de la noblesse, dévoués à la Révolution, aient particulièrement recherché le titre de bailli d'épée, avec l'arrière-pensée de mettre à profit l'influence qu'il devait leur donner? Il suffit de parcourir la liste des députés de la noblesse, qui vinrent se réunir au tiers état à la suite du 17 juin, et de vérifier si quelqu'un d'entre eux exerça, durant les élections, les fonctions de sénéchal ou de bailli. Pour ma part, je n'en ai découvert aucun, et, dans tous les cas, j'affirme que le nombre en est si restreint qu'il peut être considéré comme exceptionnel. Au lieu de cela, je remarque, dans les rangs des défenseurs de l'ancien régime, une foule de baillis et de sénéchaux, qui utilisèrent leurs fonctions pour se recommander aux suffrages des électeurs. C'est que, dans les deux camps, l'ardeur était la même, et que ni les uns ni les autres ne reculaient devant les petites manœuvres, qu'autorisent les entraînements d'une lutte électorale.

Parmi les élections favorables aux projets de réforme, s'il en est une qui prête aux soupçons d'intrigue et de fraude, c'est à coup sûr celle du duc d'Orléans. Les partisans de ce prince désiraient ardemment le voir entrer aux Etats généraux. Ils cherchaient même à profiter de l'occasion pour provoquer à son profit quelque manifestation éclatante. Dans ce but, ils le décidèrent à poser sa candidature dans plusieurs collèges à la fois. Tantôt il échoua, comme à Orléans et à Chartres. Tantôt

il réussit, comme à Villers-Gotterets et à Grépy en Valois. C'étaient là, il est vrai, de petits bailliages où le nombre restreint des électeurs rendait les brigues plus faciles. « L'élection du duc d'Orléans, à Gotterets », écrit à Brissot Tune de ses correspondantes S « est une élection d'antichambre. Ginq gentilshommes composent le corps de la noblesse : trois sont valets et deux aspirent à l'être. » Le bailliage de Grépy n'avait guère plus d'importance. Cependant" les adversaires du duc d'Orléans reconnaissent eux-mêmes, que sa candidature y rencontra de graves difficultés S et nul ne songe à lui reprocher les moyens dont il se servit pour en assurer le succès. Il ne faut pas non plus oublier qu'il fut un des vingt députés que choisit la noblesse de Paris intra muros. Sur ce large théâtre, on ne saurait admettre qu'il ne dut sa nomination qu'à de petites intrigues. Evidemment, il jouissait alors d'une véritable popularité, non seulement dans les classes inférieures, accessibles à ses largesses intéressées, mais jusque dans les rangs les plus élevés, et par suite les plus indépendants de l'aristocratie française.

A ces élections significatives, le parti réactionnaire opposa celle du comte d'Artois, considéré comme le pur champion de l'ancien régime. Dans cette démonstration en sens opposé, on a voulu voir l'efiet d'un concert arrêté d'avance. Voici exactement comment les choses se sont passées. Le 24 avril 1789, la noblesse de la petite sénéchaussée de Tartas ' se trouvait réunie sous la présidence du baron de Batz, grand sénéchal d'Albret, et qui appartenait à l'une des familles les plus estimées de la province. C'est d'abord à lui qu'elle offrit

1. Lettre de la comtesse de la Seynie à Brissot, du 25 mars 1789. Mémoires, t. I, p. 190-191.

Page 1