Mémoires, 1. 1, p
Morellet était un abbé de cour, devenu étranger au tiers état par le bénéfice ecclésiastique, dont il avait trouvé doux de se faire pourvoir. Si l'assemblée primaire de Chàteauneuf-en-Thimerais lui a refusé ses suffrages, il faut reconnaître que, dans l'espèce, sa position nuisait singulièrement à son mérite.
C'est surtout dans les assemblées du second degré, que se livra la grande bataille. C'est là qu'il faudrait pouvoir en suivre les péripéties, pour savoir exactement quelle influence y exercèrent les intrigues, dénoncées par Sallier, sans preuves et même sans détails. Il se borne à nous apprendre que * « là , tous ceux qui s'étaient signalés par leur haine contre la noblesse recueillaient le prix de leurs travaux ». L'indication n'est pas sans valeur. Elle met en lumière un des principaux mobiles auxquels obéirent les électeurs du tiers état. Depuis plus d'un an, l'aristocratie française n'avait reculé devant aucune imprudence. A force de braver l'irritation publique, elle avait fini par détourner contre elle une partie du courant révolutionnaire. D'abord, on s'en était pris aux vices de la royauté vieillie, au despotisme ministériel, aux excès du pouvoir central et de ses agents. Maintenant, c'était aux ordres supérieurs qu'on en voulait le plus. Commencée au nom de la liberté, la lutte se continuait, plus ardente que jamais, au nom de l'égalité, et désormais, elle ne devait plus perdre ce double caractère.
A vrai dire, il y avait là de quoi donner à réfléchir aux membres de l'aristocratie, qui, dès l'origine, s'étaient lancés dans le mouvement libéral. Aucun ne s'émut de la perspective que les dernières tendances des masses populaires offraient à leurs regards. Tous ou presque tous continuèrent à soutenir hautement, et
i. Annales françaises, p. ^li.
sans restrictions, la cause du tiers état. On le vit bien, durant le cours des élections, où ils se mirent au service des candidats les plus avancés, quelquefois même les plus radicaux. Nous en trouvons un curieux exemple dans la correspondance qu'entretenait avec Brissot la comtesse de la Seynie \ parente de Févêque de Chartres et son Égérie. Le moment venu, l'évêché se convertit ostensiblement en une agence électorale, où chacun ne se préoccupe que d'assurer le succès de son parti. Monseigneur de Lubersac lui-même, qui sollicite les suffrages du clergé de son diocèse, et qui, pour les obtenir plus sûrement, est obligé de dissimuler une partie de ses doctrines, se dédommage de cette contrainte, en patronnant à Chartres les candidatures de Pétion et de Brissot, à Montfort - l'Amaury celle de l'abbé Sieyès. Le 20 mars 1789, la comtesse de la Seynie écrit à Brissot pour lui promettre un entier dévouement et elle ajoute : « Mon amour pour le bien public est ma caution. Je réponds de même pour M. l'évêque; il va même avoir un peu plus de crédit, ayant été élu hier à la pluralité de trois cents voix : vingt-trois seulement ont été perdues sur différents particuliers... L'élection du tiers se fait ce matin. Vous pouvez juger de mon impatience. J'espère que notre ami (Pétion) sera nommé... » Viennent ensuite quelques détails intéressants sur la candidature de Sieyès à Montfort-l'Amaury. « L'abbé Sieyès ne sera point élu à Montfort. Vous savez tout le regret que j'ai eu de Ty voir aller avec l'abbé Le Connieux % petit intrigant dépravé, et qui abuse de sa robe parlementaire, pour tromper les pauvres curés.
1. Voyez cette correspondance, reproduite dans les Mémoires de Brissot, 1. 1, p. 186 et suiv.
2. 11 s'agit sans doute de l'abbé Lecoigneux, conseiller clerc au parlement de Paris, et dont Sallier cite un discours prononcé devant les chambres assemblées, les pairs y séant, le 17 décembre 1788. Annales /"ranpawes, p. 211, en note.
L*abbé Sieyès s'est retiré de ce cloaque, qui n'est pas fait pour lui. Il doit être de retour aujourd'hui à Paris; je l'ai bien exhorté à ne pas revenir à Montfort. Les Montmorency l'ont desservi de tout leur pouvoir et lui ont persuadé le contraire. Ils portent l'abbé Le Gonnieux, à raison de la haine que celui-ci montre contre M. Necker ; il est bien dans le cas des voleurs qui veulent casser les réverbères. Peut-être les Montmorency sont-ils dans le même cas ; mais ils y joignent l'amour le plus enraciné pour M. de Galonné. Si M. l'évêque avait pu aller présider à Montfort, je suis persuadée qu'il aurait ramené les esprits, comme il a fait ici, où l'on était furieusement monté. »
Il paraît que M. de Lubersac se faisait, de son influence, une idée aussi avantageuse que Madame de la Seynie. Car, une fois débarrassé du soin de sa propre élection, il entreprit de relever à Montfort les chances de l'abbé Sieyès, si compromises qu'elles fussent. Dans une lettre du 25 mai 1789^ madame de la Seynie raconte les moyens dont il se sert, et les espérances qu'ils lui inspirent. Gependant une chose la contrarie dans la conduite de son protégé. « Je reçois une lettre aujourd'hui M, dit-elle, « qui me mande que toute l'ambition de M. l'abbé Sieyès est d'être un des représentants du tiers état de Paris. Je ne puis le croire. Ge serait trahir d'avance la cause qu'il voudrait défendre. Je désire qu'il soit nommé à Montfort, mais par son ordre. » Elle va plus loin. De même qu'elle ne croit pas convenable qu'un ecclésiastique se fasse l'organe des revendications du tiers état contre le clergé, de même elle n'admet pas que le tiers état accorde sa confiance à des députés pris dans les ordres supérieurs. « Si le tiers état, dit-elle, connaît ses véritables intérêts, il ne choisira que dans son ordre. » Raison de plus pour tenter un dernier efî'ort, auprès du clergé de Montfort, en
faveur de la candidature de Sieyès. Rien n'y fit; l'intervention personnelle de M. de Lubersac ne réussit pas à vaincre les répugnances des électeurs. Placés entre le candidat de l'évêque et celui des Montmorency, ils se tirèrent d'embarras en ne prenant ni l'un ni 'l'autre, et en donnant la préférence à deux humbles curés de campagne \ Brissotnon plus ne parvint pas à forcer l'entrée des États généraux ^ De tous les amis de l'évêché, un seul, Pétion, sortit vainqueur de l'épreuve. N'est-ce pas là, je le demande, un singulier échantillon des mœurs de l'époque, et qui se serait attendu à voir l'austère Pétion entrer dans la carrière politique sous le double patronage d'un prélat et d'une comtesse?
En général, le tiers état partageait les doctrines de madame de la Seynie et ne se fiait, pour le représenter, qu'aux membres de son ordre. Seulement la règle ne lui semblait pas tellement absolue, qu'elle ne fût susceptible d'aucune exception, même au profit d'hommes comme Sieyès. C'est ainsi qu'à Riom, il réservait une place à Lafayette, pour le cas où la noblesse aurait refusé de l'élire. Aussi, encore, à Aix et à Marseille, il s'empressa de recueillir Mirabeau, repoussé par l'aristocratie provençale, et tint à honneur de l'inscrire sur la liste de ses représentants.
Gomme tous les événements historiques, qui ont vivement frappé l'imagination des contemporains, la double élection de Mirabeau n'est venue jusqu'à nous qu'entourée de légendes, qui en dénaturent le caractère. On raconte encore, on racontera toujours que, pour attirer sur sa candidature la faveur populaire, il avait ouvert à Marseille une boutique, dont l'enseigne portait ces mots : Mirabeau, marchand de draps. Jamais ceux qui l'ont connu ne l'ont cru capable de cette comédie puérile, et
1. Champeaux, curé de Montigny, et Landrin, caré de Garencières.