‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 324 sur 362 · Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. I, p

Grâce à la situation exceptionnelle que lui faisait la législation d'alors, elle avait échappé à presque toutes les misères de l'ancien régime. Elle ne connaissait ni les vexations du fisc, ni le fardeau des droits féodaux. Jamais non plus la noblesse, moins désœuvrée que celle de province, n'y avait commis l'imprudence d'irriter inutilement l'amour-propre du tiers état, encore moins de blesser les instincts populaires. De son côté, le gouvernement, attentif à veiller sur les aprovisionnements d'une agglomération si considérable, y multipliait les précautions, afin d'atténuer, autant que possible, les désastreux effets de la disette. Où la souffrance était moins aiguë, le mécontentement devait être aussi moins vif, et l'on en concluait, non sans apparence de raison, que les élections parisiennes devaient offrir un caractère d'hostilité moins tranché contre l'ordre établi. Un autre indice semblait de nature à corroborer ces prévisions. Malgré les clubs et les réunions publiques, malgré l'agitation de quelques rues et le tapage de certains quartiers, les couches profondes de la population restaient calmes et impassibles. Elles témoignaient plus d'indifférence que de passion. Elles se montraient même fort peu soucieuses d'exercer les droits électoraux, dont elles venaient d'être investies. On calculait que le règlement du 13 avril appelait à voter soixante mille électeurs environ. Il n'y eut que douze mille suffrages exprimés * : plus des trois quarts s'abstinrent. Pour le coup, ceci révèle pis que de la « mollesse », suivant l'euphémisme de Bailly; et l'on conçoit que le parti révolutionnaire, qui savait d'avance à quoi s'en tenir, comptât peu sur le résultat des élections de Paris.

Celles du clergé dépassèrent tout ce qu'on en pouvait attendre. « Le clergé de Paris, » dit un ouvrage con-

i. Droz, Hisi. de Louis XVI, t. H, p. H Î-H2.

temporain S « se déshonora par la bassesse, l'ignorance et le fanatisme qui régnèrent dans toutes ses délibérations; il se déclara ouvertement pour le dogme de l'obéissance passive; on crut être encore au temps de la ligue, lorsqu'on vit des énergumènes crier au déisme, à l'hérésie, à l'athéisme, contre les prêtres citoyens qui soutenaient que la puissance publique vient de la nation ; mais on se crut dans l'antichambre d'un ministre, conversant avec ses laquais, quand on entendit un ecclésiastique dire tout haut qu'il était de V opinion de Monseigneur, non-seulement sur ce qu'il avait dit, mais encore sur tout ce qu^il pourrait dire. Qu'on décerne à l'opinant un habit de livrée! s'écria un membre de l'assemblée ; toute la capitale fut de son avis. » Sans doute, il y a, dans des reproches si amers, une certaine dose d'exagération. Pour l'honneur de l'église de Paris, on voudrait même pouvoir soutenir qu'ils sont tout à fait immérités. Malheureusement , elle nous a laissé le témoignage irrécusable des dispositions qui l'animaient. Son cahier de plaintes et doléances ^ porte le cachet d'un autre âge. Nulle part ailleurs, en 1789, l'intolérance religieuse, dans ce qu'elle a de plus étroit, ne s'étale avec moins de retenue, en compagnie de l'esprit de réaction, dans ce qu'il a de plus provocant. Mais, il ne suffisait pas de proclamer des principes, qui rappelaient les plus mauvais jours de la Ligue; il fallait trouver des députés, qui consentissent à s'en faire les organes dans le sein des États généraux. En tête de la liste, l'assemblée électorale inscrivit le nom de l'archevêque de Paris, Mgr de Juigné. C'était le désigner spécialement aux représailles de l'opinion publique. A dater de ce vote, on oublia les vertus et les charités inépuisables du vénérable prélat. On ne vit plus en lui

1. Hist. de la Rév. fr., par deux amis de la liberté, t. I, p. 166.

Page 1