‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 332 sur 362 · MÉCANIQUE A OBSERVER · texte numérisé non relu

MÉCANIQUE A OBSERVER

les députés personnellement entre eux, que les députations, au nom de leurs bailliages et de leurs gouvernements, que les ordres même, quelque décidé que soit celui des trois chambres entre elles, tous formeront des contestations, qui dureront longtemps, et tous y seront si opiniâtres que V. A. R. en aura pour plusieurs mois avant de travailler à aucune affaire : que celle-là deviendra très importante par les haines, la division, l'esprit de contention, et que ce qui en résultera portera nécessairement sur toute la tenue des Etats généraux. » Dans ce curieux passage, on dirait que Saint-Simon entrevoit déjà, dans l'avenir, les discussions interminables et les longueurs funestes qui suivirent l'ouverture des Etats de 1789. Ce n'est pas lui qui aurait jamais conseillé d'abandonner à ces Etats la question de la vérification des pouvoirs, si facile à trancher sans eux. Ce n'est pas lui non plus, qui aurait laissé en suspens la question du vote par tête, si engagée par le doublement du tiers. Celle-là peut-être, malgré le Résultat du conseil, il ne l'aurait pas tranchée dans le sens libéral, mais enfin, bien ou mal, il n'aurait pas manqué de la trancher. Il n'aurait réservé à l'examen des Etats généraux, que ce qu'il était impossible de leur enlever raisonnablement. Sa clairvoyance s'étendait encore plus loin. Au lendemain du règne absolu de Louis XIV, au spectacle de la France asservie, résignée, incapable de la moindre protestation, il craint que le rétablissement subit des Etats généraux ne produise une commotion universelle, bientôt suivie de troubles redoutables. Il s'en préoccupe et il dit : « Les troubles doivent être prévus... Dans la situation présente du royaume, il serait assez difficile d'en exciter. Rien n'y est d'ensemble, ri^n d'organisé. L'embarras serait à qui s'adresser dans cette première vue. Le dernier règne en a comme arraché toutes les racines, et il est bien important de ne les pas voir renaître. Mais

lorsque toute la nation serait assemblée en Etats généraux, on conçoit aisément, que les assemblées nécessaires des divers membres dans chaque province, pour faire l'instruction et la députation à l'assemblée générale S que les relations indispensables de ces députations à leurs provinces et des provinces à eux, que celle de tous les députés aux Etats généraux les uns avec les autres, durant la tenue, forment des liaisons, découvrent les gens qui, par le crédit qu'ils acquièrent, peuvent devenir ceux à qui s'adresser, et qui, pour conserver leur considération, peuvent succomber à des tentations... dangereuses au royaume..., et fâcheuses à l'autorité royale. Ce dernier article mérite toutes vos réflexions, et a peut-être autant et plus de poids qu'aucun des autres qui l'ont précédé en ordre. » Voilà dé quelles précautions un simple écrivain , dans le silence de son cabinet, croyait que la convocation des Etats généraux devait être entourée. Cependant les circonstances, au milieu desquelles il vivait et qui lui inspiraient ces sages réflexions, étaient loin d'ofl'rir un caractère de gravité comparable avec les troubles qui remplirent les années 1787 et 1788. Ce qu'il eût pensé, ce qu'il eût dit, s'il avait assisté à un spectacle si inquiétant, se conçoit sans peine. Peu importe; de la lecture de ses Mémoires, nous ne voulons qu'une conclusion. C'est qu'en 1789, un homme d'État, digne de ce titre, n'aurait pas dû se méprendre sur la nature des devoirs qui s'imposaient à sa sollicitude.

Malheureusement, Louis XVI, ses ministres, son entourage étaient absorbés, chacun par des préoccupa-

1 . En d'antres termes pour la rédaction des cahiers, et l'élection des députés.

tions différentes, et détournaient systématiquement leurs regards du seul but avouable, vers lequel auraient dû converger leurs efforts réunis. Alors, comme il arrivait trop souvent sous l'ancien régime, deux gouvernements distincts se disputaient la direction des affaires : le gouvernement officiel, représenté par Necker, et le gouvernement occulte, c'est-à-dire, la cour. Plus le danger grandissait, plus la cour se sentait menacée, et plus elle s'éloignait d'un ministre qu'elle n'avait accepté qu'avec une répugnance visible, et qu'elle croyait fort peu soucieux de la défendre, sinon capable de la trahir. Peu à peu le vide se faisait autour du directeur général. La plupart de ses collègues ne lui dissimulaient pas leur hostilité déclarée. Un seul, peut-être, demeurait fidèle à sa fortune, M. de Montmorin. Abandonné de presque tous ceux qui devaient le soutenir et Téclairer, Necker continuait de vivre en proie aux mêmes incertitudes; et les supplications de ses amis, de ceux dont la voix méritait le mieux d'être écoutée, ne parvenaient pas à le faire sortir de son flegme habituel.

Parmi ces amis de l'heure critique, figurait toujours Malouet. Il venait de quitter Riom, heureux en apparence d'avoir fait adopter, par l'assemblée électorale du tiers état, un cahier plutôt vague et incolore, que franchement modéré; non moins satisfait d'avoir été élu par l'acclamation unanime de ses concitoyens. Mais il était trop intelligent pour se méprendre sur la cause et la portée de ces témoignages, qu'il ne devait qu'à son mérite personnel, à l'estime et à la sympathie, que personne ne lui refusait. Au fond, il sentait que les électeurs étaient loin d'avoir les mêmes opinions que lui. Il avait assisté à des débats qui lui laissaient entrevoir dans l'avenir des exigences inquiétantes. « Je vins, dit-il *,

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