Mémoires, t. I (seconde édition) p. 256 et suiv
enfin les aristocrates, comme ceux qui leur étaient opposés, tous, à mon grand étonnement, pensaient comme M. Necker, que le roi ne devait proposer aucun plan, ni adopter aucune mesure impérative; que c'était à eux qu'il appartenait de prononcer constitutionnellement. Les partisans des ordres ajoutaient à cela que la constitution des trois ordres était sacrée, inviolable, qu'il fallait se garder d'y toucher; que le roi n'en avait pas plus le pouvoir que les états. Les orateurs désignés des communes, les clubistes ardents soutenaient qu'il ne pouvait être question de concessions à faire au tiers état; que c'était à lui, à la nation, à ses représentants, à décider eux-mêmes ce qui leur convenait, et à poser les limites qu'on ne pourrait plus dépasser : qu'il n'y avait d'autre constitution que celle qu'ils allaient faire. Je reconnus alors tout ce qui en imposait à M. Necker et combien étaient graves les obstacles qu'il avait laissé naître et multiplier. Il était donc excusable aux yeux de ceux qui l'accusaient. Car il leur eût été bien plus odieux s'il avait accepté mes principes. Mais à mes yeux il n'était pas excusable. »
En effet, Malouet n'était pas dupe des scrupules excessifs derrière lesquels Necker persistait à se retran" cher. En écrivant ses Mémoires , il a cru que ses anciennes relations avec le directeur général ne lui permettaient pas d'exprimer crûment le fond de sa pensée. Il s'est contenté de la laisser entrevoir sous une forme aussi indulgente que voilée. « Ses talents, dit-il S étaient décolorés, ses lumières vacillantes; il n'était soutenu que par la rectitude de ses intentions et la vanité de ses espérances; car il avait toujours en réserve cette perspective de confiance et d'estime, dont il croyait le tiers état pénétré pour lui. » Dans la franchise des conversa-
1. Mémoires, t. I, page 290 de la première édition, et 255 de la seconde.
tions intimes, Malouet allait plus loin, et, si Ton veut avoir l'écho fidèle de ses paroles, on peut le chercher, sans crainte d'erreur, dans le passage suivant, qui forme, pour ainsi dire, le commentaire obligé de ses Mémoires. Suivant M. Droz S « Necker n'avouait pas tous les motifs de son refus. Trompé par l'inexpérience et séduit par l'orgueil, il était convaincu que le tiers état lui conservait une reconnaissance éternelle, que la nation lui vouait une sorte de culte; et que, si les représentants de la France venaient à ne pouvoir s'accorder, presque tous s'adresseraient à lui et l'invoqueraient comme l'ange tutélaire de la patrie. Avec une imagination nourrie de rêves si flatteurs, Necker devait regarder ceux qui lui conseillaient des précautions, comme de petits esprits, incapables de mesurer l'étendue de son influence et la hauteur de son génie. » Jusqu'ici les reproches, adressés à Necker, ne sont que trop justifiés par sa conduite. Seulement, il ne faut pas en exagérer la portée. Pour être juste, il faut aussi lui tenir compte de l'impuissance à laquelle il se sentait réduit. Malouet me semble s'être complètement trompé, lorsqu'il prétend qu'un ministre plus habile aurait contraint le roi de subir l'ascendant d'une volonté plus énergique. « Je n'entends pas, dit-il % dissimuler la faiblesse de Louis XVI; mais ce prince avait un esprit juste, qui lui aurait fait adopter la combinaison sage qu'on lui aurait proposée, si, au lieu de lui montrer les difficultés, les dangers d'une contenance ferme, on lui en avait fait sentir la nécessité. Et comment ses ministres ont-ils pu le réduire, dès la fin de 1788, à une véritable suspension de ses fonctions royales, par l'indécision avec laquelle ils le laissaient aborder les Etats généraux? » Quant à moi, je suis profondément con-