Mémoires, t. I, p. 283 (l'» édit
vaincu que la principale cause des embarras de Necker < et de ses indécisions n'était autre que la connaissance exacte qu'il avait des dispositions du roi, et la certitude i de rencontrer en lui une résistance invincible, si jamais i il. risquait de lui proposer un plan franchement libéral. \ C'était un étrange composé de faiblesse et d'entêtement ] que le malheureux Louis XVI. En vain, l'on dit et l'on répète qu'il s'est résigné à de bien plus pénibles sacrifices. Oui, sous le coup d'une nécessité pressante, quand la force des choses ne lui laissait aucune liberté de \ choisir. Mais, à ce moment même, la cour se flattait î d'être bientôt débarrassée des Etats généraux, sans i aucune concession sérieuse, ou du moins, au moindre • prix possible, et jamais le roi n'avait tardé longtemps à partager les idées de la cour. Pour savoir ce qu'il pen- ; sait alors, nous n'avons qu'à jeter un rapide coup d'œil î sur ce qui se passait autour de lui. :
Notons d'abord que les contemporains les plus sages et les plus modérés dans leurs appréciations, n'hésitent pas à rejeter sur la cour, sur le gouvernement occulte, la majeure partie des fautes que nous sommes tentés d'imputer au gouvernement officiel, c'est-à-dire à Necker. Le comte Miot de Mellito, dans ses Mémoires % à propos de la convocation des États généraux, s'exprime ainsi : « Aucune bonne foi, aucune sincérité n'avaient présidé à cette résolution. Loin de chercher à aplanir les difficultés, que la disposition des esprits et la double représentation accordée au tiers état allaient faire naître sur le mode de délibération, on se plut à
les accroître, parle silence affecté que Ton gardait sur un point aussi important. Tout l'espoir des courtisans fut que ces difficultés deviendraient tellement insolubles, que la réunion des États deviendrait impossible, et c'est dans ce sens que toutes les intrigues furent dirigées. » Droz n'est pas un contemporain, à proprement parler. Mais il a connu plusieurs des survivants de la période révolutionnaire, il a recueilli leurs confidences, et les a contrôlées • les unes par les autres, et ses attestations ont presque la valeur de celles des témoins oculaires. Or il va plus loin encore que le comte Miot de Mellito. Il reproche aux courtisans une telle hostilité contre les États généraux, qu'ils ne se contentaient point de chercher à entraver leur marche, ils combinaient les moyens de s'en débarrasser complètement, fût-ce à l'aide d'un coup de force. « Tandis que le ministère », dit Droz, « restait dans l'inaction, les partis s'agitaient. Les courtisans ne s'accoutumaient point à l'idée que le pouvoir, les faveurs et les dépenses allaient avoir des limites : ils voyaient du même œil les hommes qui demandaient de sages réformes et les plus fougueux révolutionnaires; corriger les abus, c'était détruire la monarchie. Après avoir tenté de faire ajourner indéfiniment les États généraux , ils s'occupaient des moyens d'en être délivrés. A leur tête étaient les Polignac, dont la société particulière formait un comité, qui se flattait de diriger bientôt les affaires publiques. La reine, qui, dans le temps où le conseil accorda la double représentation, s'était presque brouillée avec sa favorite, lui avait rendu toute sa confiance. Le jeune comte d'Artois, plein d'idées chevaleresques, ne voyait pas de rôle plus séduisant, plus beau, que celui de chef de la noblesse française. Le prince de
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Gondé promettait l'appui de sa renommée militaire. On comptait sur le maréchal de Broglie qui commandait à Metz, et qu'on pouvait appeler à Versailles dans un moment décisif. Le garde des sceaux annonçait que les parlements prêteraient leur concours aux fidèles amis de la monarchie. Le comité parcourait avec orgueil les noms inscrits sur sa liste; mais l'homme qu'il jugeait doué de la plus rare capacité, le ministre futur qui devait sauver la France, c'était le baron de Breteuil, que nous avons vu si médiocre, si peu fait pour gouverner l'État. Réservé aux plus grandes destinées, Breteuil se tenait mystérieusement à l'écart dans une de ses terres, d'où il entretenait une correspondance active, pour hâter l'époque où sa nomination au ministère annoncerait le retour de l'ordre et le salut du royaume. » Pour peu que Necker se fût montré plus exigeant vis-à-vis du roi, il n'eût fait que hâter l'instant de sa chute. Son successeur était déjà tout prêt à le remplacer.
Depuis que Droz a publié ces lignes, elles ont reçu uneconfirmation éclatante par les aveux d'un des personnages qu'elles incriminent, comme ayant pris une part active à cette conjuration du gouvernement occulte contre le gouvernement officiel. Nous savons déjà que, poussé par une haine implacable contre Necker, le garde des Sceaux, M. de Barentin, a éprouvé le besoin d'entretenir la postérité de ses luttes avec le directeur général. Il s'est lui-même chargé de nous apprendre que son rôle, dans les derniers conseils du roi Louis XVI, consistait spécialement à combattre les propositions de Necker, et son « funeste ascendant * » sur quelques ministres. Il s'est complu à nous étaler ses doctrines dignes d'un autre âge. A l'en croire, la constitution française ne permettait pas que les États généraux fus-
1. Mémoire autographe de Barentin, sur les derniers conseils de Louis XVI, p. H.
sent assimilés à une assemblée représentative, et s'arrogeassent d'autres droits que celui de déposer aux pieds du trône les doléances de leurs commettants *. Il en était resté aux anciens principes de droit public, dont Saint-Simon désespérait d'obtenir le maintien. D'ailleurs, qu'y avait-il à changer dans l'ancien régime? « Un déficit dans les finances, d'autant plus facile à combler qu'on s'était plu à l'exagérer, des prodigalités aisées à réprimer, surtout sous un prince dont le goût pour une économie sévère n'était contrarié par aucune passion, et des abus, fruits du temps, mais qu'une réforme exacte aurait fait disparaître, ne peuvent autoriser l'ébranlement des bases sur lesquelles repose un État... ^ » Avec de telles idées, Barentin en était arrivé à partager l'avis soutenu par son collègue Villedeuil, dans la séance du 27 décembre 1788. Lui aussi, il demandait qu'on renonçât pour le moment à assembler les États généraux, « attendu l'effervescence ^», et puisque Necker refusait de lui donner satisfaction sur ce point, il s'en dédommageait en complotant avec la cour les moyens de se débarrasser des États en dépit de Necker. Membre du gouvernement officiel, il se mettait tout entier au service du gouvernement occulte, singulier exemple des vices qui paralysaient à cette époque l'action d'un ministre quelconque. Villedeuil ne se croyait pas plus lié que Barentin par les devoirs de ses fonctions officielles. Bientôt la majorité des ministres combattit sous un autre drapeau que celui du collègue qui passait pour leur chef.
Evidemment la reine elle-même n'était plus dans les dispositions d'esprit qui l'avaient un instant brouillée avec les Polignac, avec le comte d'Artois, avec ses plus