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chères amitiés. Elle avait fini par se rendre à leurs instances, et céder au courant, qui la pressait de toutes parts. Du reste, ce revirement de sa part n'était pas sans excuse. Quand elle s'était prononcée en faveur du doublement du tiers, c'est qu'on l'avait trompée sur le caractère et les suites de cette mesure. On la lui avait présentée comme devant mettre un terme à des compétitions fâcheuses et rétablir définitivement l'harmonie entre tous les ordres de l'État. L'effet n'avait guère répondu aux promesses. Une fois doublé, le tiers ne s'était pas montré moins exigeant. Il n'avait pas craint d'afficher, dans ses cahiers, des prétentions envahissantes, et la première chose qu'il y avait réclamée, c'était précisément le vote par tête, comme une conséquence nécessaire du doublement. La reine en éprouva une surprise, que son entourage ne manqua pas d'exploiter. Puis vinrent les élections. Elle eut le regret d'y voir ses favoris, comme le comte de Guibert, repoussés avec acharnement, tandis que ses adversaires, comme Lafayette, triomphaient, en dépit d'intrigues dont le signal était parti de Versailles. Le dépit se joignit au mécompte, et sous le coup de ce double sentiment, Marie-Antoinette reprit, à la tête du parti de la cour, sa place accoutumée.
Inutile, après cela, de chercher ce que pensait Louis XVI. Brienne et Lamoignon étaient parvenus naguère à exciter son mécontentement contre la magistrature, le clergé, la noblesse, mécontentement passager et superficiel, contraire à ses sympathies instinctives, aux principes dans lesquels il avait été nourri, aux préjugés dont il n'avait pas la force de secouer le joug. La conduite du tiers état lui fit tout oublier. Il commença à comprendre d'où venait le véritable danger pour les prérogatives de la couronne, et il se prit à regretter d'avoir convoqué les États, doublé le tiers,
encouragé des prétentions qui menaçaient de se retourner contre lui. Il revint à ses vieux sentiments de défiance contre les réformes et les réformateurs. Ce fut à qui, dans son entourage, le pousserait sur la pente où il glissait de lui-même. La reine donna Texemple. La majorité des ministres ne s'épargna pas à la tâche. Un jour vint où le pauvre roi, désertant son gouvernement officiel, se livra sans scrupules aux suggestions de son gouvernement occulte ; et la cour, ne redoutant plus aucun obstacle de ce côté, s'empressa de témoigner, par sa conduite, qu'elle se sentait tout permis.
On s'en aperçut bientôt à la manière dont elle traita les membres des États généraux, au fur et à mesure qu'ils se rendaient à leur poste et venaient attendre à Versailles l'ouverture de la session. Quand la plus vulgaire prudence commandait de capter leurs bonnes grâces, ou du moins de ménager leurs susceptibilités, les courtisans s'évertuèrent à les irriter, sans raison comme sans profit, par des humiliations de tout genre. Sur ce point, les contemporains sont unanimes. C'est d'abord Rabaut-Saint-Etienne, qui s'exprime ainsi, dans son Précis de V histoire de la Révolution française : « Les députés du tiers état se présentaient à Versailles avec désavantage... Les agents de la cour avaient déjà établi des conférences chez Madame de Polignac. On y méditait les moyens de réunir les deux premiers ordres et de tenir les communes dans un état de dépendance et de nullité. Celles-ci sentirent la nécessité de se rallier, et par un instinct naturel, qui porte les hommes à réunir leurs forces, les députés de chaque province se réunirent entre eux, jusqu'à ce que le club breton absorbât tous les autres. Ceux des membres de la noblesse, qui depuis se joignirent aux communes, se réunirent aussi dans une société où assistaient plusieurs députés
du peuple K » Un peu plus loin, Rabaut-Saint-Étienne ajoute 2 : « Dès les premiers pas, et même avant l'ouverture des États généraux, les députés des communes s'aperçurent de Thumiliation qu'on leur préparait. Fidèles aux usages de 1614, dont on avait compulsé les antiques archives, on donna aux deux premiers ordres un costume pompeux, et aux communes celui des hommes de loi, parce qu'en effet, dans les anciens États généraux, les députés de cet ordre étaient presque tous jurisconsultes. Mais il était ridicule de faire porter cet habit à des citoyens de toutes les professions, lesquels semblaient ainsi jouer une scène comique. Ces puérilités, qui ne sont rien aux yeux des hommes sages, indisposaient à cause de l'intention qui les avait inspirées. On affecta les mêmes distinctions dans la présentation des députés au roi; on ouvrit les deux battants au clergé et à la noblesse, et le roi les reçut dans son cabinet; on n'en ouvrit qu'un aux députés des communes, et le roi les reçut dans sa chambre, où ils défilèrent avec rapidité, après avoir attendu longtemps entassés dans le vaste salon d'Hercule. »
Peut-être objectera- t-on que Rabaut-Saint-Etienne était un des chefs du parti révolutionnaire, et que l'ardeur de ses impressions, comme député, nuit à son impartialité, comme historien. Mettons en regard de son récit, celui d'un jeune fonctionnaire de l'administration royale, étranger aux luttes politiques par ses fonctions et par son caractère, et qui, vivant alors à Versailles, voyait se dérouler sous ses yeux les événements dont il a conservé le souvenir. « Les députés qui arrivaient à Versailles, » dit le comte de Mellito % « et particulièrement ceux du tiers, loin d'être accueillis
1. Œuvres complètes de Rabaut-Saint-Etienne, t. I, p. 287-288.