‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 344 sur 362 · Fév. 1789'. Lettres à un ami d'Allemagne, p · texte numérisé non relu

Fév. 1789'. Lettres à un ami d'Allemagne, p

sur une terre privilégiée, que Mirabeau en a éprouvé les souffrances, constaté les résultats néfastes. Et le souvenir de ce qu'il a senti, de ce qu'il a vu, lui arrache un véritable cri d'effroi! De quelles douleurs ont dû se voir accablées les populations de Ta France septentrionale? Là, pendant plusieurs mois, la neige couvre le sol, partout le travail est suspendu. Au moment où les vivres deviennent le plus chers, les ressources manquent aux paysans désolés. Qui donc va venir à leur secours? Si grande que soit la charité publique, elle demeure impuissante à soulager de si grands maux. Le gouvernement seul dispose de moyens qui lui permettent une intervention efficace, de même qu'à la tête du gouvernement, un seul homme est capable de prendre la direction des secours et d'en assurer le succès. Succès relatif, bien entendu, qui consistait à soulager l'excès du mal, non pas à le prévenir ou à le faire disparaître! Quelle que fût l'habileté de Necker et l'activité de ses efforts, il ne pouvait se flatter de couper court aux souffrances populaires, de façon à arrêter, dans leur germe, les agitations qu'elles provoquaient. Dans les gouvernements les mieux réglés, des crises analogues ne manquent jamais de jeter une perturbation profonde. La seule chose qu'on puisse leur demander, c'est d'empêcher cette perturbation de s'étendre, de dégénérer en révolte générale et de porter à Tordre public des atteintes irréparables.

Ce qui faisait la gravité de la situation, c'est qu'aux excitations de la misère, venaient se joindre les passions déchaînées par le mouvement politique et social, qui soulevait les masses. Ici Necker n'était plus libre d'agir

à sa guise. Héritier des fautes commises par ses prédécesseurs, il en subissait les conséquences, sans en avoir la responsabilité, et d'un autre côté, ses collègues ne consentaient pas à se dessaisir, en sa faveur, des attributions, qui rentraient dans les limites ordinaires de leurs départements respectifs. Ni le Ministre de la guerre, duquel dépendait l'armée, ni celui de la maison du roi, seul chargé de l'administration de Paris, ni les autres ministres entre lesquels se partageait l'autorité supérieure à exercer dans les provinces, n'avaient d'ordre à recevoir du directeur général. Necker, il ne faut pas l'oublier, n'était ni premier ministre, comme Maurepas, ni même principal ministre, comme Brienne; et si étendues qu'on suppose ses fonctions, elles ne lui permettaient pas d'imposer au conseil les mesures qu'il jugeait indispensables au maintien de l'ordre, en dehors de celles qui concernaient la disette. Aussi se bornait-il à exprimer des vœux ou à fournir des renseignements ; il laissait à ses collègues le soin de trancher les questions qui sortaient de sa compétence. Or la plupart, comme Barentin, appartenaient au parti de la cour; ils ne Songeaient qu'à se débarrasser au plus vite des États généraux. Loin de s'inquiéter des émeutes, qui désolaient la France et dont ils se croyaient personnellement à l'abri, ils n'y voyaient qu'une chance de plus pour la réussite de leurs desseins. Ils se figuraient que l'excès du désordre, coïncidant avec l'explosion des idées nouvelles, précipiterait le retour des esprits aux idées, aux traditions, aux paisibles habitudes de l'ancien régime. Au fond, leur politique consistait à ne rien faire, à ne prendre aucune précaution, à n'organiser aucune résistance. S'ils s'occupent de l'armée, c'est uniquement afin de sonder ses dispositions pour le cas d'un conflit entre la cour et l'assemblée nationale. Peu de jours après l'ouverture des États généraux, Necker, qui, depuis quelque

temps, surveillait les menées du parti de la cour, et qui n'avait pas eu de peine à en démasquer le but, se décida à combattre l'effet qu'elles pouvaient produire sur la faiblesse de Louis XVI. Sous prétexte de présenter au roi un tableau de la situation, il lui dit nettement * : « Sire, je crains qu'on ne vous trompe sur l'esprit de votre armée; la correspondance des provinces nous fait croire qu'elle ne marchera pas contre les États généraux. Ne la faites donc point approcher de Versailles, si vous avez l'intention de l'employer hostilement contre les députés. Le parti populaire ne sait pas encore positivement quelle est la disposition de cette armée. Servez-vous de cette incertitude même pour maintenir votre autorité dans l'opinion. Car si le fatal secret de l'insubordination des troupes était connu, comment serait-il possible de contenir les esprits factieux? » De ce que l'armée française refusait de prêter son concours à un coup d'État, tenté par une poignée de courtisans contre les députés de la nation entière, il ne s'en suivait pas qu'elle refusât de marcher contre des émeutes, que reprouvaient les honnêtes gens de tous les partis. Ce sont là deux choses profondément dissemblables, et le respect d'une assemblée représentative, légalement réunie, n'a jamais impliqué la moindre sympathie pour les violences émanant de gens sans aveu. « Il est certain, dit Malouet % qu'il y avait déjà des régiments corrompus, et que tous étaient plus ou moins travaillés. Mais la masse de l'armée était loin d'être mal disposée. Il a fallu du temps pour l'entamer. Avec une surveillance active et des mesures énergiques, on aurait combattu les progrès du mal. Avec des déclarations franchement libérales, on aurait satisfait les soldats comme les citoyens. »

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