Considér. sur la Rév. />-., t. I, p
Néanmoins tout le monde sentait bien que le seul fait de la réunion des Etats généraux annonçait une recrudescence de la crise. Cette prévision, qui n'échappait au bon sens d'aucun homme intelligent,- ne suffisait-elle pas pour éveiller la sollicitude d'un gouvernement sage, et pour décider celui de Louis XVI à sortir de sa torpeur accoutumée? Mme de Staël aurait voulu que l'exemple de la prudence vînt de ceux qui poursuivaient l'adoption de réformes devenues indispensables. Vraiment l'exigence est trop grande. Jamais on n'a prétendu que le rôle de l'opposition fût de veiller au maintien de la tranquillité publique. Alors même qu'elle consentirait à l'accepter, elle n'aurait pas les moyens de le remplir. Ce n'est pas elle qui dirige l'administration, ni la police. Ce n'est pas elle qui commande à la force armée. Tout ce qu'on peut lui demander, c'est de ne pas se faire l'instigatrice des désordres* Seul, entre tous, le gouvernement tient dans ses mains les armes nécessaires pour les réprimer; et puisqu'il en a seul le pouvoir, il est juste de lui en laisser la responsabilité tout entière.
D'ailleurs, est-il bien certain que les chefs du mouvement révolutionnaire se soient bercés d'illusions aussi complètes, que celles qu'on se plaît à leur attribuer? Quelques auteurs triomphent dès qu'ils trouvent l'occasion de leur adresser ce reproche ironique : « Vous qui avez fait la Révolution, vous n'avez pas prévu ce qu'elle allait vous coûter de larmes et de sang. Si vous aviez eu plus de clairvoyance, sans doute vous auriez montré moins de témérité. » Qu'en sait-on, je le demande? A la vérité, les hommes de 1789 se sont jetés dans la mêlée sans souci du sort qui les y attendait. Mais leur flegme s'explique aussi bien par l'énergie de leurs convictions que par la profondeur de leur aveuglement. Rappelons, à notre tour, le mot du comte d'Entraigues, examinant
robjection tirée du danger de tant de réformes brusquement accomplies, et concluant sans sourciller : « Il n'est aucune sorte de désordres qui ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure l'ancien régime! » Bien d'autres assurément, parmi les victimes du régime féodal, exaspérés par une longue série de souffrances, en étaient venus à répéter comme d'Entraigues : « Quels que puissent être les maux passagers que l'avenir nous réserve, profitons de circonstances exceptionnelles pour en finir avec un régime abhorré. Sacrifions-nous, au besoin, pour ceux qui nous succéderont. » D'après ce que nous apprend Rabaut-Saint-Etienne \ « tous s'accordaient à dire qu'il n'y a qu'une occasion pour reprendre la liberté; que, si on la laisse échapper, on n'en est pas digne; et que le déficit était le salut de la France. » Quelques-uns ajoutaient que, déserter la lutte avant la victoire, c'était s'exposer à une aggravation de servitude. « Les Etats généraux, écrivait le sage MounierS vont justifier ou détruire nos espérances... L'esclave, qui tente de briser ses chaînes, peut s'attendre à les voir resserrer, s'il ne parvient pas à les rompre. » Voilà les vrais motifs de la conduite qu'ont tenue les hommes de 1789. Voilà pourquoi nul d'entre eux ne songeait à reculer devant les incertitudes de l'avenir.
Vainement, on objecte que, ni dans leurs écrits du moment, ni dans leurs discours, ils n'ont jamais laissé percer les craintes, dont ils devaient être tourmentés. N'étaient-ils pas tenus de garder le silence, s'ils ne voulaient pas compromettre le succès de leur cause, en jetant le découragement dans les esprits timides et irrésolus? Pour connaître le fond de leur pensée, il fau-