Weber, Mémoires, p
chefs? Une foule énorme l'environne, dépave les rues, monte sur le toit des maisons, l'accable de projectiles de toute espèce. « Tuiles, pierres, briques, dit Michelet % pleuvent à la fois. Notre Béarnais est blessé, mais reste noté comme un homme d'audace peu scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte, et pourrait monter haut. » Scrupuleuse ou non, son audace mérite d'être remarquée. Elle console de tant de défaillances.
Une fois débarrassée du faible obstacle qui l'avait un instant retenue, l'émeute continue sa marche victorieuse jusque devant l'hôtel occupé par le commandant de la province. Le duc de Glermont-Tonnerre n'en était pas sorti. Depuis le matin, il laissait la révolte s'étaler dans les rues et l'armée se débander devant elle, sans intervenir de sa personne, sans donner un ordre, ni surtout un exemple. Cette indifférence incroyable, cet oubli complet des devoirs de son grade, ne le mirent pas à l'abri des violences populaires. Il vit tout à coup sa demeure attaquée de deux côtés à la fois. Pendant que les gens de la ville enfoncent la porte d'entrée, « malgré une garde de trois cents hommes, munis de balles et de baïonnettes, » les paysans des environs, accourus au bruit du tocsin, attaquent la place par l'autre extrémité, celle qui s'appuie sur les remparts de la ville. Ils parviennent à y pratiquer une brèche, à l'aide de laquelle ils se glissent dans les caves et, de là, pénètrent dans les appartements. Aucune résistance n'était plus possible. Le duc de Glermont-Tonnerre se trouvait à la discrétion des assaillants. En vain, il essaye de les calmer et de parlementer avec eux. Bientôt, il est contraint de céder à toutes leurs demandes et de s'incliner devant toutes leurs menaces. D'abord, on lui arrache une déclaration écrite % par laquelle il suspendait, au-
i. Michelet, Louis XV et Louis XVI, p. 426.
2. Voyez sur les communications faites au parlement, par le duc de
tant qu'il dépendait de lui, Teffet des lettres de cachet, qu'il venait de signifier aux magistrats. Peu après, il donne Tordre de leur ouvrir les portes du palais, dès qu'il leur plaira d'en reprendre possession. Ce n'est pas encore assez. Les menaces redoublent, la hache se lève sur sa tête. On exige de lui un dernier sacrifice, et il finit par écrire à M. de Bérulle un billet ainsi conçu : « Je vous prie, M. le premier président, de prendre toutes les précautions que votre prudence vous suggérera, et notamment d'aller en robes au palais, avec le nombre de messieurs de la compagnie que vous pourrez rassembler, et d'en imposer au peuple, au nom du roi et du parlement. » C'était annoncer que les troupes ne se mêleraient plus de rien, pas même de contribuer au rétablissement de la tranquillité publique. En effet, elles venaient de recevoir l'ordre de rentrer dans leurs casernes. « On ne conçoit pas trop pourquoi elles en étaient sorties ^ » Mieux eût valu certainement les y laisser, que d'étaler aux yeux de la France entière, un mal dont les progrès étaient si rapides. A Rennes, la journée du 10 mai n'en avait laissé entrevoir que les premiers symptômes. A Grenoble, le 7 juin, il a déjà pris des proportions menaçantes. « C'est, » comme on l'a dit sans exagérer, « une portion de l'armée en état de dissolution, par conséquent tout près de la révolte... De ce moment, il était douteux si envoyer des troupes dans une ville en fermentation, ce n'était pas plutôt exposer la fidélité du soldat que forcer la soumission des sujets 2. »
Le parlement, on doit le reconnaître à son honneur, usa dignement de l'autorité, dont les circonstances l'avaient investi. En rentrant dans l'enceinte du palais
Clermont-Tonnerre, à ce moment de la journée du 7 juin, le procèsverbal dressé le soir même, par ledit parlement. Biblioth. nat., Lb^», m 611.