‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 53 sur 362 · Considér. sur la Rév. fj\, t. I, p · texte numérisé non relu

Considér. sur la Rév. fj\, t. I, p

rait contre eux. Ils ont provoqué l'insubordination dans Tarmée. Ils ont été jusqu'à faire un crime à des officiers nobles de rester fidèles à leur devoir, en face d'une insurrection de la noblesse, sans songer qu'à leur tour sous-officierset soldats s'autoriseraient de leur doctrine pour refuser de se battre contre une insurrection populaire.

Grâce à eux, la période qui s'étend depuis la clôture de l'assemblée des Notables est une période d'anarchie matérielle et morale. Assurément ce serait une erreur et une injustice, que d'assimiler cette anarchie d'origine 'aristocratique avec l'anarchie révolutionnaire, qui allait bientôt bouleverser la France. Elles n'offrent pas à coup sûr le même caractère de gravité. Elles diffèrent par l'étendue et la profondeur du désordre, par la proportion du sang répandu, des ruines amoncelées. Mais, enfin, elles se suivent sans interruption, sans répit. L'une conduit à l'autre par une pente fatale. C'est donc une erreur encore plus lourde, une injustice plus criante que d'ouvrir l'histoire de la Révolution au début de l'année 1789, d'y recueillir les premiers grondements du volcan populaire et de s'écrier : « Voilà les tristes conséquences des idées de liberté et d'égalité imprudemment répandues; sous l'empire de ces idées dissolvantes, l'émeute naît d'elle-même, sans provocation immédiate; elle éclate tout à coup au milieu d'un ciel serein; voilà Vanarchie spontanée. » Remontez aux deux années qui précèdent, à 1787, à 1788. Vous y trouverez l'origine des désordres que vous déplorez. Vous suivrez sans peine leur filiation. Vous reconnaîtrez que l'anarchie révolutionnaire descend en ligne directe de l'anarchie privil giée.

L'une des premières et des plus graves conséquences de cette anarchie persistante fut d'enlever à la royauté le vieux prestige qui voilait sa décadence. La France a tou-

CAUSES DE CETTE RAPIDITÉ 8o

jours aimé les pouvoirs forts. Lorsqu'elle vit un petit groupe de parlementaires, soutenus par une poignée de gentilshommes, tenir en échec le gouvernement de Louis XVI, elle en conclut que ce gouvernement n'était plus capable de la conduire. En même temps que la royauté perdait son prestige, le roi voyait diminuer sans cesse l'affection personnelle que ses sujets lui avaient témoignée au début de son règne. Micheletne setrompet-il pas, quand, essayant de retracer Fesprit de cette époque, il dit : « Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction, que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France persistait en ce songe, cette vaine légende d'un certain Louis XVI, dans le genre du bon roi Robert ou de Louis le Débonnaire. » J'admets volontiers, que, dans les dernières couches de la nation, parmi les hommes qui vivaient le plus éloignés des affaires, le plus étrangers au mouvement des idées, l'ancienne légende royaliste conservait encore quelques fidèles croyants. Partout ailleurs, il n'en restait pas grand'chose. Les classes éclairées n'avaient eu que trop d'occasions de voir Louis XVI à l'œuvre et d'apprendre ce qu'elles pouvaient espérer ou craindre de son caractère. Chez elles, la désillusion n'avait pas tardé d'engendrer la désaffection. Sans doute, elles gardaient, dans leurs écrits et dans leurs discours publics, des ménagements qui peuvent tromper à première vue. Il faut souvent lire entre les lignes pour découvrir le fond de leur pensée. Par exemple, un homme de ce temps dira, dans un livre destiné au public, qu'une « crise aussi grave eût exigé la réunion d'un ministre aussi fort que Richelieu, avec un roi aussi soumis dans le conseil et aussi brave dans l'action que Louis XIII \ » Voilà sous quelle forme détour-

i. Mémoires de Weber, p. 124.

née les contemporains, quand ils écrivent, reprochent à Louis XVI de n'avoir eu ni la force de gouverner luimême, ni la sagesse de laisser ses ministres gouverner pour lui. Dans leurs conversations intimes, ils n'emploient pas tant de circonlocutions. La liberté de leurs plaintes ne laisse aucun doute sur l'amertume de leurs sentiments. Arthur Young, qui recueille leurs propos en témoigne sa surprise : « Les voyageurs, dit-il ^ même de ces derniers temps, parlent beaucoup de Tin térêt remarquable que prennent les Français à ce qu concerne leurs rois, montrant, par la vivacité de leur attention, non seulement de la curiosité, mais de l'amour Où, comment et chez qui l'ont-ils découvert? C'est ce que j'ignore. Il doit y avoir de l'inexactitude, ou bien le peuple a changé depuis peu d'années, au delà de ce qu'on peut croire. » Qu'eùt-il dit, s'il avait eu l'occasion de pénétrer dans un de ces conciliabules politiques, où la vivacité du langage était encore plus grande que dans les salons? Il y eût entendu un magistrat, un conseiller du parlement de Paris, d'Éprémesnil, célèbre il est vrai par son ardeur intempérante, ne parler de rien moins que de déhourbonnaiUer la France ^

Si le mécontentement général et l'effervescence toujours croissante des esprits ne s'arrêtait plus devant la personne du roi, on conçoit qu'elle ménageait encore moins celle de la reine. Courtisans et parlementaires S'unissaient pour la dénoncer à la vindicte publique. Les attaques les plus perfides lui venaient d'en haut et souvent de son entourage, des personnes qu'elle avait honorées de son amitié la plus intime. Pendant longtemps le tiers état ne prit aucune part à ces vilenies. Mais quand il vit les faveurs scandaleuses accumulées sur la tête de Brienne et sur les membres de sa famille, il en

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