Archives parlera., t. IV, p
DESORGANISATION DE L ARMEE otF
Il n'y a pas lieu de revenir ici sur les conséquences non moins funestes du règlement de 1781, sinon pour faire observer qu'en irritant le tiers état, il n'avait pas rendu les gentilshommes plus dévoués à l'autorité royale. Les seuls actes d'insubordination, je dirais presque de désertion à l'intérieur, que l'on rencontre soit en Dauphiné, soit en Bretagne , sont le fait d'officiers nobles. Sauf d'Hervilly, à Rennes, les rares militaires qui restèrent constamment fidèles à la consigne, sont des roturiers, sous-officiers ou soldats. Il est un autre point sur lequel on nous permettra d'insister davantage, parce qu'il est moins connu, et que jusqu'ici nous nous sommes bornés à l'indiquer en passant. C'est l'influence qu'exerça sur la désorganisation de l'armée le conseil de guerre créé sous le ministère de Brienne, en octobre 1787. Non seulement il commit la faute inexcusable de maintenir et de confirmer, en leur donnant une consécration nouvelle, les dispositions de Saint-Germain relatives aux peines corporelles, et celles du marquis de Ségur sur la nécessité des preuves de noblesse : mais il trouva encore le moyen d'introduire dans l'armée de nouveaux ferments de discorde, dont l'efl^et acheva de tout perdre.
La majeure partie de ce conseil était composée d'hommes relativement jeunes, qui n'avaient jamais fait la guerre, et qui ne s'en montraient pas moins hardis et tranchants dans leurs projets de réforme, comme s'ils eussent joint l'expérience au savoir. En général, ils passaient pour suivre avec complaisance les inspirations du plus capable d'entre eux, le comte de Guibert, si connu de nos jours par sa liaison avec Mlle de Lespinasse. Le comte de Guibert était certainement un officier d'un grand mérite : mais au début de sa vie, il avait eu l'occasion de suivre, dans les guerres d'Allemagne, son père qui était major général du duc de Broglie.
Là il avait assisté aux triomphes de Torganisation et de la tactique prussiennes, dont il était resté le fervent admirateur. Gomme Saint-Germain, il n'avait qu'un rêve : il voulait à tout prix importer chez nous les méthodes qui avaient si bien réussi à nos voisins. En 1778, il commença par publier à Londres un ouvrage intitulé Essai général de tactique, dont Napoléon a parlé en termes élogieux. Devenu membre du conseil de la guerre, il s'efforça de réaliser les idées quMl avait développées dans son livre. Ses collègues ne se montrèrent que trop disposés à le suivre dans cette voie et, dès lors, on n'entendit plus parler en France que d'une réorganisation de l'armée suivant le système prussien. Pour bien faire, tout devait être à la prussienne. Hors des usages inaugurés par le grand Frédéric, point de salut!
L'engouement, affecté pour cette innovation étrangère, était peut-être de nature à choquer un peu la vanité nationale. Jusqu'alors, la France, loin de se modeler sur ses voisins, prétendait servir d'exemple à toute l'Europe. Gependant, il est permis de penser que la règle adoptée par le conseil de la guerre, aurait soulevé des critiques moins violentes, s'il n'avait pas, en même temps, commis la faute de déchaîner contre lui les colères de la noblesse. Dans un de ses règlements sur la hiérarchie, il venait de décider qu'à l'avenir, personne ne pourrait prétendre au grade d'officier général, sans avoir passé par celui de colonel. Pour comprendre la portée de cette clause, il faut se rappeler qu'avant 1789, le titre de colonel n'était conféré qu'aux gens assez bien en cour pour l'obtenir d'une haute faveur, et assez riches pour payer le prix d'un brevet très coûteux. Peu importaient l'âge, le mérite, les services rendus. Quelquefois, dans les grandes familles, on naissait colonel. Mais du moins, par une juste compensation, il n'était pas nécessaire d'avoir été colonel pour devenir officier général.
DÉSORGANISATION DE l'aRMÉE 9i
Chacun pouvait s'élever jusqu'aux plus hautes dignités de la hiérarchie militaife,et même jusqu'au maréchalat, en suivant une série de grades institués à cet effet. C'est cette faculté que le conseil de la guerre venait de supprimer, et comme s'il avait pris soin de rendre sa décision aussi étrange en la forme qu'au fond, il l'avait fondée sur ce principe que les grades supérieurs étaient l'apanage exclusif de la « première noblesse », ce qui équivalait à dire, de la noblesse de cour; tandis que la noblesse en général, et notamment la noblesse de province, n'était bonne qu'à remplir les grades inférieurs. On conçoit sans peine l'émotion que jeta, dans les rangs de cette dernière, une mesure si contraire à ses droits et à ses intérêts. Quand on parcourt les Cahiers de 1789, on y trouve à chaque pas la trace de se& plaintes et l'écho de ses colères. Prenons quelques exemples au hasard. La noblesse du bailliage de Rouen « sollicite la réforme du dernier règlement militaire, en ce qu'il réserve quelques emplois à une classe de gentilshommes désignés sous le titre de première noblesse, cette expression tendant à diviser un ordre qui est de son essence indivisible et dont tous les membres sont égaux *. » La noblesse de Rouen demande « que tous les gentilshommes du royaume aient un droit égal aux grades militaires, et que l'on abolisse cette distinction, destructive de l'émulation et affligeante pour la noblesse de province, de n'accorder les premiers grades qu'aux militaires dont les parents sont à la cour ^ » Une fois lancée dans la voie des récriminations, la noblesse de province ne s'arrête plus. Elle s'élève contre tous les abus qu'elle croit pouvoir imputer au conseil de la guerre, même à ceux qui ne la touchent pas directement. Elle prend fait et cause pour les soldats, réclame la suppres-