‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 59 sur 362 · Eodem, p · texte numérisé non relu

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même temps établi ses économies sur la subsistance du soldat, tant en santé qu'en maladie, et il a ôté à ce malheureux, parla forme adoptée, le droit de se plaindre de la mauvaise qualité des aliments. C'est les larmes aux yeux, la douleur dans Tàme, que la noblesse supplie Sa Majesté de consolider à jamais la constitution militaire, de donner un libre cours à l'émulation en laissant la porte des grades supérieurs ouverte au seul mérite, et enfin en supprimant le conseil de la guerre trop coûteux et trop nombreux, et qui devrait être, si son existence est nécessaire, composé d'un petit nombre de militaires expérimentés, qui tirassent leurs moyens d'administration de la pratique, et non de la spéculation. » La noblesse de province n'oublie qu'une chose dans ses plaintes, c'est qu'elle est punie par où elle a péché. En 1781, elle a fait chasser le tiers état de tous les grades militaires. En 1788, elle se voit chassée à son tour des grades supérieurs. Telle est du reste la marche ordinaire des choses dans les gouvernements , qui admettent les privilèges comme base de leur organisation politique. Plus ils vont, plus ils deviennent exclusifs. Ils tombent toujours du côté où ils penchent.

Malgré l'explosion de mécontentements et de blâmes, provoquée par les absurdes prescriptions de leurs ordonnances,les faiseurs, comme on appelait alors les membres du conseil de la guerre, continuaient, sans se déconcerter, l'œuvre qu'ils avaient entreprise. La pénurie du trésor ne les empêcha même pas de solliciter et d'obtenir le rassemblement de deux camps d'instruction, l'un à Saint-Omer, sous les ordres du prince de Gondé, l'autre à Metz, commandé par le maréchal de Broglie. Il s'agissait d'accoutumer les troupes françaises à la discipline et à la tactique prussiennes, et de compléter, en rase campagne, l'éducation qu'elles avaient déjà reçue dans leurs garnisons respectives. Désireux de surveiller lui-

même les résultats de cette expérience, le comte de Guibert se rendit en personne au camp de Saint-Omer. Il est facile de l'y suivre, grâce au récit d'un homme, encore jeune, récemment nommé ordonnateur des guerres, et qui venait là faire l'apprentissage de ses nouvelles fonctions. « J'y arrivai, dit le comte Miot de Mellito *, en septembre 1788, et l'emplacement du camp fut tracé sur une vaste bruyère à quelque distance de la ville. On y comptait environ 30 000 hommes. Les régiments de Salis-Samade et de Diesbach s'y trouvaient. Ils avaient fait de grands progrès dans l'étude des nouvelles manœuvres. Ces étrangers, qui s'étaient plies au régime nouveau plus facilement que les Français, étaient devenus l'objet de l'admiration et de l'affection des enthousiastes de la discipline prussienne, dont se composait l'état-major du camp. Cités sans cesse comme exemple à tous les autres corps, ils finirent par exciter plus de jalousie et d'aversion, que d'émulation ou de désir de les imiter ; et, Ton peut, sans crainte de se tromper, faire remonter les premiers germes de cette insubordination, qui se manifesta peu après, dans l'arméefrançaise, à ces essais imprudents et si contraires au caractère national. Le mécontentement, qu'inspiraient ces nouveautés, s'exhalait au camp, comme il est de coutume chez nous, par des bons mots et des chansons, et surtout contre M. de Guibert, qui se trouvant, par la supériorité de ses moyens et de son esprit, au-dessus de tous ses collègues du conseil de la guerre, était devenu, par cela même qu'on le supposait le plus influent des membres de ce conseil, le but des épigrammes de tous. On alla même plus loin : il y eut des conspirations formées entre les jeunes officiers pour l'insulter publiquement; on fit manquer les grandes manœuvres qu'il

i. Mémoires, t. I, p. l et suiv.

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avait projetées. On lui contesta son titre et jusqu'à sa qualité de gentilhomme. Enfin rien ne fut épargné pour le livrer au ridicule; et, les indignes procédés qu'on eut avec lui, l'année suivante, à l'assemblée de la noblesse de sa province pour les élections aux États généraux, avaient leur source dans la jalousie qu'inspiraient ses talents remarquables, et dans la répugnance prononcée pour les changements qu'il avait voulu introduire. »

Là ne se bornent pas les renseignements que nous fournit le comte Miot, sur le curieux spectacle offert par un corps de l'armée française, réuni à la veille de la Révolution. Il continue en ces termes ^ : « Malgré les occupations militaires et au milieu même du mouvement des camps, les esprits ne restaient pas étrangers à ce qui se passait alors à Versailles. Les entreprises du ministère Brienne étaient l'objet de toutes les conversations, la résistance des parlements hautement applaudie, la conduite de la cour blâmée sans pitié, ses désordres dévoilés et exagérés. Le comte Charles de Lameth, colonel des cuirassiers, se trouvait à la tête des mécontents, et professait déjà publiquement les opinions qui lui acquirent dans la suite tant de célébrité. De graves discussions sur les droits du peuple, sur l'inévitable nécessité d'un grand changement, se mêlaient de cette manière aux sarcasmes et aux épigrammes dirigés sans cesse contre les novateurs militaires. Des officiers anglais, qui avaient passé le détroit pour venir assister aux manœuvres du camp, étaient au contraire l'objet de l'admiration et de l'affection publiques : Voilà, disait-on, des hommes libres, voilà les modèles que nous devons suivre, et non des soldats -machines d'un roi despote! Ainsi, tandis que le trône, autour duquel des ministres

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