Mémoires du comte de Ségur, t. I, p
vogue, il ne fit rien pour l'arrêter, et c'est avec son autorisation que les clubs se multiplièrent à l'infini. Ni Galonné, ni ses collègues ne s'émurent des conseils qui leur recommandaient plus de prudence. Un jour, Sénac de Meilhan, causant avec le baron de Breteuil, lui avait dit au sujet du premier club suvert au Palais-Royal que ce n'était pas une plante monarchique *. Breteuil lui-même, le moins libéral des ministres, ne tint aucun compte de la justesse de cette remarque. Il ne tarda pas à reconnaître qu'il avait eu tort. On lit en effet dans les mémoires de l'abbé Morellet ^ : « Ceux qui ont observé Paris, dès la première assemblée des Notables, en 1787, savent quelle agitation s'y faisait sentir; on discutait dans les clubs toutes les .questions, tous les plans, tous les projets : et ces clubs se multipliaient sous toutes les formes, et le nombre de leurs associés s'augmentait tous les jours. C'est sans doute à ces réunions qu'il faut attribuer la rapidité avec laquelle se propagea ce grand mouvement des esprits dans la capitale, et de là dans les provinces, avant-coureur de mouvements bien plus violents et plus dangereux. »
Eclairé par cette expérience, le baron de Breteuil se rappela le conseil de Sénac, et profita de la première occasion pour ordonner la fermeture des clubs. Mais déjà ils étaient entrés dans les mœurs, ou du moins dans les habitudes de la population parisienne ; et leur suppression complète, irrévocable, devenait chaque jour plus difficile à un gouvernement si faible. Les « clabaudeurs » du Palais-Royal ^ en furent quittes pour se réunir dans les nombreux cafés installés sous les arcades, et pour mettre pendant quelque temps une sourdine à leurs discours. Au lieu
1. Voir ce propos rappelé par le prince de Ligne à Sénac de Meilhan lui-même. Causeries du lundi., t. X, p. 104.
Z. Voir la note de Mallet du Pan citée à la fin du chapitre IV.
d'un club, il y en eut dix à la place. Quant à celui du Salon, ses membres ne craignirent pas de protester hautement contre « Tordre arbitraire et inutile » qui venait de les frapper, et leur mécontentement fut si vif, leur influence était si grande que l'autorité se vit obligée de capituler avec eux *. D'ailleurs les clubs proprements dits, ceux qui se recrutaient par voie de souscription ou d'adhésion, et qu'on pourrait appeler les clubs publics, étaient peut-être moins dangereux que certaines réunions particulières, composées d'un petit groupe d'hommes, habitués à s'occuper de politique, et qui s'assemblaient à huis clos, afin de concerter entre eux la conduite qu'ils devaient tenir. Celles-là, par leur caractère privé, échappaient à la surveillance de Breteuil et survécurent à sa prohibition. Enfin, depuis quelques années, le gouvernement avait laissé établir une foule de sociétés scientifiques, littéraires, philanthropiques, qui n'étaient que des clubs déguisés et dans lesquelles la fermentation générale trouva un refuge, que personne n'essaya de lui disputer.
C'est ainsi que Bergasse avait fondé une société prétendue scientifique, dans le but apparent de se livrer à l'étude des phénomènes magnétiques, alors fort à la mode. « Bergasse », raconte à ce propos Brissot % « ne me cacha pas qu'en élevant un autel au magnétisme, il n'avait en vue que d'en élever un à la liberté. — Le temps est arrivé, me disait-il, où la France a besoin d'une révolution. Il faut, pour réussir, s'envelopper de mystère. Il faut réunir les hommes, sous prétexte d'expériences physiques, mais, dans la vérité, pour remplacer le despotisme. — Ce fut dans cette vue qu'il forma,, dans la maison de Kornmann, où il demeurait, une société composée d'hommes qui annonçaient leur goût