‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 78 sur 362 · Mémoires, p · texte numérisé non relu

Mémoires, p

i18 LA CHUTE DE L'aNCIEN RÉGIME

vernement, la lassitude du roi, l'irrévérence des peuples; de l'autre, le danger d'une telle nouveauté que les États généraux, à la suite des longs mécontentements, des espérances exagérées et de l'inexpérience de la nation; enfin, on s'étendait sur l'inouïe popularité dont jouissait M. Necker, sur ses vertus connues, sur son crédit en Europe, et on demandait nettement pour lui le protectorat. Ce livre répandu à profusion par les amis de M. Necker, et soutenu par d'autres écrits, parut également fanatique au peuple, qui demandait les États généraux, et à la- cour, qui ne les redoutait pas. Mais ce qui sembla fou à ce moment, à force de malheurs, est à la fin devenu raisonnable. » Raisonnable : à la condition pourtant que le protecteur aurait eu des vues plus hautes et la main plus ferme que le roi, qu'il était appelé à protéger. C'est ce qu'il s'agit de savoir. Avant d'aller plus loin, essayons de connaître l'homme, dont la France accueillait le retour avec des transports si vifs, et voyons jusqu'à quel point il méritait cet accueil.

Il n'est pas d'homme d'État contre lequel les partisans de l'ancien régime se soient déchaînés avec plus de violence que Necker. Sous prétexte qu'il n'a pas su préserver ce régime d'une ruine irrémédiable, ils lui reprochent de ne l'avoir pas voulu. Ce n'est pas seulement sa capacité, son énergie qu'ils incriminent, c'est sa bonne foi. Suivant eux, il n'aurait consentie rentrer dans les conseils de la monarchie qu'avec le dessein préconçu d'y favoriser les progrès de la Révolution. Pour expliquer leur défaite, sans reconnaître l'influence des grandes causes qui l'ont déterminée, et surtout, sans

avouer les fautes dont ils sont eux-mêmes responsables, ils ont eu besoin d'imaginer une trahison quelconque. Telle est la ressource ordinaire des vaincus, et leur vaine consolation. Ici le traître, c'est Necker. Lui seul a fait tout le mal, et l'ancien régime a succombé sous des coups, qu'il ne pouvait ni prévoir ni parer, puisqu'ils lui venaient du ministre chargé de sa défense. Une foule d'écrivains se sont laissé tromper par ces clameurs suspectes. On dirait, à les entendre, qu'à, défaut d'un complice, introduit par mégarde dans le gouvernement de Louis XVI, la Révolution n'aurait jamais eu la force d'accomplir son œuvre.

Le rôle qu'on impute à Necker supposerait de sa part des convictions aussi ardentes que peu scrupuleuses. Mais de même qu'on le calomnie, quand on accuse la droiture de ses intentions, on lui fait trop d'honneur, quand on lui prête des opinions arrêtées sur les questions politiques et sociales qu'il allait avoir à résoudre. Son grand tort n'était pas d'avoir un mauvais plan, c'était plutôt de n'en avoir aucun. Un jour du mois de juillet 1789, le roi Gustave IIÏ, qui venait de lire une dépêche de son ambassadeur en France, dépêche remplie comme d'habitude d'éloges consacrés à Necker, ne put s'empêcher d'écrire en marge * : « Il faut demander au baron de Staël quel est le véritable plan de M. Necker, car je n'en vois encore d'autre, que de briller, en paraissant le modérateur du royaume, cela aux dépens du roi et de la France. » Evidemment, l'impatience du roi l'a poussé trop loin, et les derniers mots de la note sont injustes et excessifs. En revanche, l'idée principale est rigoureusement exacte, ou du moins elle l'était, en août 1788, quand Necker reprit la direction des finances. Je n'en voudrais pour preuve que la presque unanimité

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