NECKER ET LES ÉTATS GÉNÉRAUX
exécution. Deux circonstances d'ailleurs le rendaient presque indestructible: Tune, cette nouvelle profession de foi des cours souveraines sur le long abus de leur autorité, et sur l'impuissance où elles étaient et voulaient être de concourir dorénavant à aucune imposition; l'autre, cette déclaration du roi, parfaitement analogue au même système, et par laquelle il reconnaissait l'illégalité des contributions ordonnées sans l'acquiescement des représentants de la nation. Enfin, les vœux et les vœux prononcés de tous les ordres de TEtat environnaient, pour ainsi dire, un engagement que l'on considérait comme un rappel aux anciennes maximes, et comme un présage de la félicité publique. »
Si ces raisons, qui nous paraissent décisives, avaient pourtant besoin d'être complétées, nous rappellerions que la cause première de la crise, le déficit, existait toujours en août 1788. Peut-être iliême s'était-il aggravé, et tôt ou tard les financiers de l'ancien régime, quels qu'ils fussent, n'auraient pu se dispenser de mettre un terme à une situation si anormale et si dangereuse. Necker lui-même ne comptait sur son habileté, sur son crédit, que pour se procurer des ressources transitoires, pour louvoyer pendant quelques mois, en attendant l'intervention inévitable des États généraux. Il connaissait trop bien le budget de la France, pour ne pas sentir qu'on ne lui rendrait jamais une élasticité suffisante, sans élargir la base des impôts. Le seul remède au mal était dans un système absolument nouveau, l'égalité de tous les citoyens devant les charges publiques. Gomment y parvenir? Au mois de septembre 1788, rien ne permettait d'en espérer l'établissement, ni du consentement spontané des ordres privilégiés, ni de la sanction parlementaire. Il ne restait donc plus qu'une planche de salut, une seule, la convocation des États.
Enfin Necker ne craint pas d'avouer que, sur ce point,
il partageait les illusions de ses contemporains. « Pourquoi le dissimulerai-je, ajoute-t-il...? Je m'associais de tous mes vœux aux espérances de la nation, et je ne les croyais point vaines... II faut, pour être juste... se transporter à ces commencements, si loin de nous en apparence, et si près cependant à la seule mesure du temps \ » Qui donc alors ne s'est pas trompé? Le roi, la reine, le clergé, la noblesse; et, pour expliquer l'erreur commune, dans laquelle tout le monde est tombé, je ne connais rien de plus fort que les observations d'un parlementaire, qui s'est trompé comme les autres, qui a demandé au début la convocation des États, et qui démontre, qu'en cela, les excès même de la révolution n'accusent pas sa prudence '.
Plus excusable encore, Necker se trouvait dans une position qui ne lui permettait pas d'hésiter. Il venait de prendre l'engagement de payer en numéraire les dettes du trésor, et ne pouvait y parvenir qu'avec l'appui des capitalistes. Eh bien! L'eùt-il obtenu, s'il leur avait laissé soupçonner qu'il était hostile à cette convocation des États, dans laquelle ils voyaient le seul moyen de sauvegarder leurs intérêts, compromis par l'incurie de l'ancien régime ? Loin de là, Necker reconnut la nécessité de leur annoncer que l'époque de l'ouverture serait avancée de quelques mois. La chose était à peu près impossible, mais l'annonce était la preuve d'une bonne volonté que le crédit public exigeait comme gage de ses nouvelles avances. Afm de rendre l'engagement plus sûr, ce n'est pas par un simple arrêt du conseil qu'il fut contracté. C'est par une déclaration solennelle, à laquelle Louis XVI s'empressa de s'associer directement. Après cet acte, si l'esprit de parti s'opiniâtre à rejeter sur Necker seul, la responsabilité de la convocation des
1. Hist. de la Rév. fr., t. I, p. 58. . Sallier, Annales françaises, p. 88.
Étals, l'injustice est trop manifeste pour tromper un esprit impartial.
La déclaration royale du 23 septembre 1788 semble avoir été conçue en vue d'un double but. L'article premier, destiné à rassurer les capitalistes, porte : « Nous voulons et ordonnons que l'assemblée des États généraux ait lieu dans le courant de janvier de l'année pro • chaîne. » Les dispositions suivantes, présentées comme une suite logique de la première, sont évidemment placés là pour masquer l'échec de la royauté. « Ordonnons, en conséquence, » dit l'article 2, « que tous les officiers de nos cours, sans aucune exception, continueront d'exercer, comme ci-devant, les fonctions de leurs offices. » Déjà le préambule avait exprimé la même pensée en ces termes : « Puisque différentes considérations nous ont engagé à rapprocher le terme des États généraux, et qu'incessamment nous allons jouir du secours des lumières de la nation, nous avons cru pouvoir renvoyer jusqu'à cette époque prochaine l'accomplissement de nos vues bienfaisantes. » Sous cette forme, habilement calculée, la royauté trouve moyen de renoncer à l'exécution des édits de mai, sans avouer ni qu'elle a commis une erreur, ni qu'elle recule devant les hostilités qu'elle a déjà rencontrées et qu'elle redoute encore. Même le rappel, sans condition, des parlements n'est de sa part qu'une mesure provisoire. Pour une solution définitive, elle s'en réfère au jugement de la nation. Seulement, et par une juste réciprocité, elle entend que tout le monde fasse comme elle,
i. Archives parlem., t. I, p. 326.