Eodem, p
liers de cette province, où j'ai ma place, qui doit naturellement m'en procurer une autre, si, comme je Tespère, tous les ordres nomment pour chaque ordre. Autrement la noblesse m'exclurait, mais le tiers me nommera presque certainement. Quelles destinées me sont réservées, mon cher Mauvillon? Je l'ignore, mais je n'ai pas été inutile : je ne le serai pas, et, quelque chose qui arrive, je me montrerai digne de votre amitié. »
II y a pourtant une chose que Mirabeau se garde de raconter à son ami , de peur de déchoir dans son estime. Toujours besogneux d'argent, et plus dépensier encore que besogneux, il ne voulait entreprendre le voyage de Provence que les poches bien garnies. Comment faire? Comment se procurer les ressources qu'il croyait indispensables ? Les procédés qu'il employa sont loin de faire honneur à sa délicatesse. Pendant le séjour qu'il avait fait à Berlin, sous le ministère de Calonne, il avait profité de la mission diplomatique dont il était alors chargé, pour recueillir, sur la cour de Prusse, un certain nombre de détails intimes et d'anecdotes piquantes, à l'aide desquels il avait composé un véritable libelle. Jusqu'à ce jour, il avait conservé dans ses cartons un ouvrage indigne de son caractère et qui pouvait causer au gouvernement français de sérieux embarras. Quand il se sentit sous le coup d'un besoin plus pressant, il fit proposer à M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, de renoncer à tout projet d'édition, moyennant une indemnité r^lée à l'amiable, qu'il s'empressa de toucher. Peu après, il se laissa dérober son manuscrit par une de ses maltresses. C'était la femme d'un libraire, qui cherchait, dans le succès d'une publication scandaleuse, le moyen de relever des affaires en fort mauvais état. A l'apparition du livre, Mirabeau poussa les hauts cris. A l'entendre,
il avait été victime d'une noire trahison, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir sa part dans les bénéfices réalisés par l'éditeur. Le comte de Montmorin trouva le procédé révoltant, et ne se gêna pas pour dire à haute voix ce qu'il en pensait. Tous les amis de Mirabeau s'accordèrent à condamner sa conduite. Talleyrand lui-même, qui ne se piquait pas de scrupules excessifs, rompit les relations qu'il entretenait avec lui, et ne consentit à le revoir, que deux ans après, lorsqu'il était couché sur son lit de mort. Qui aurait pu soupçonner, que, malgré tant de fautes, au lendemain d'avanies si justement méritées, il touchait au but de sa constante ambition, et, qu'en dépit des obstacles accumulés sur sa route, il allait désormais s'acheminer à grands pas vers les honneurs, vers la popularité, vers la gloire? Pauvre grand homme ! A la veille de cette carrière éclatante, qu'il attendait en vain depuis tant d'années, il ressemble encore, comme on. l'a si bien dit, « au lion de Milton, dans le premier débrouiUement du chaos, moitié lion, moitié fange, et pouvant à peine se dégager de la boue qui l'enveloppe» lors même que déjà il rugit et s'élance » \
Il partit de Paris le 8 janvier 1789, et il arriva le 13, à Aix, où il trouva la noblesse provençale presque entièrement réunie et préludant par des assemblées particulières aux séances des États provinciaux, qui devaient ne s'ouvrir que le 25. Son premier soin fut de transmettre aux syndics de l'ordre les titres sur lesquels il se fondait pour réclamer son admission. Bien que sa demande fût un peu tardive, elle ne souffrit cette fois aucune espèce de difficulté; il put se croire à l'abri de l'objection quUl avait d'abord redoutée. Néanmoins les dispositions de ses nouveaux collègues ne le rassuraient
I. Villemain, Court de littérature du xviu* siècle, t, V, p. 73,