‹ La chute de l'ancien régimeChapitre 112 sur 126 · T. li, p. as · texte numérisé non relu

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fut de se mettre en rapport avec les chefs du parti populaire, notamment avec Mirabeau, dont ils sollicitèrent les conseils et l'appui '. Jusque-là Mirabeau connaissait peu et surtout connaissait mal le prince à la fortune duquel on essayait de l'attacher. Il le croyait encore capable de rendre à la bonne cause de précieux services. Trompé par cette illusion, il se laissa .aller aux instances dont il était l'objet. C'était au commencement du mois de juillet 1789, alors que le rassemblement des troupes, ne laissant plus aucun doute, annonçait une crise imminente. Dans le cas où le résultat tournerait contre la cour, on pouvait à la rigueur supposer que le roi lui-même, vaincu, découragé, consentirait à céder une partie de son pouvoir. Il ne s'agissait que de saisir l'occasion favorable afin de le décider à ce sacrifice. Diverses combinaisons, tendant toutes au même but, furent discutées dans des conciliabules auxquels assista Mirabeau. Ses opinions sont connues. Dans l'intérêt de la royauté il en était venu à souhaiter l'abdication de Louis XVI et la proclamation de Louis XVil, avec ou sans la tutelle du duc d'Orléans. Mais, avant de se prononcer en faveur d'une solution quelconque, il se réserva de sonder les dispositions de ses principaux collègues de l'Assemblée nationale. Peu lui importait du reste de se compromettre en les consultant. Gomme le marquis de Sillery, il ne voyait dans les projets dont il allait les entretenir qu'un moyen de salut que les dangers de la situation recommandaient à leur examen.

Parmi les députés auxquels il s'adressa, la plupart n'attachèrent aucune importance à ses ouvertures, bien certains qu'au moment décisif le duc d'Orléans n'oserait pas assumer sur lui la responsabilité des démarches

1. Voir les déUils fournis par Oroz, t. H, p. !ll et suit. Mslheureusement, comme d'habitude, cet hialorien n'indique pas les sources Auxquelles il a puigé ses renseignements.

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personnelles que nécessitait l'exécution du plan conçu par ses amis. Mounier seul prit la chose au sérieux; et volontiers il aurait fait des confidences de Mirabeau le texte d'une accusation en règle contre son illustre rival. Ne pouvant la consigner dans l'enquête relative aux journées d'octobre ', il a du moins voulu qu'elle ne fût pas perdue pour l'histoire, et il l'a insérée tout au long dans la brochure qu'il a cru devoir publier à propos du rapport de Ghabroud '. C'est là qu'il faut lire son réquisitoire pour en apprécier la valeur. Il en résulte simplement qu'au cours de conversations intimes comme peuvent en échanger des députés, des collègues causant à huis clos des affaires de leur pays, Mirabeau ne craignit pas d'exposer ses doctrines sur l'utilité de l'abdication de Louis XVI et de la proclamation de Louis XVII. Mounier d'ailleurs reconnaît qu'au premier témoignage de la répugnance que lui inspirait ce système, Mirabeau cessa d'insister, ce qu'il n'eût pas manqué de faire s'il eût véritablement tenu au succès de son opinion. Déjà les observations de ses autres collègues, entre autres celles de Lafayette, avaient singulièrement ébranlé la confiance qu'il avait mise en la personne du duc d'Orléans; et l'incident n'eut pas d'autre suite. Aussi Malouet, qui l'a connu, n'en tient pas le moindre compte pour expliquer la marche des événements. Il persiste à soutenir, et il a raison, que les journées de juillet 1789 furent le produit d'un mouvement général sur lequel la faction orléaniste n'a exercé qu'une influence insignifiante.

1. Au moment où eut lieu cette enquËte, Mounier s'étstt volouldremenl exilé de l'ABsemblëe nationale.

2. Appel au tribunal de l'opinion publique du rapport de M. C/iabroud... P«r Mounier. Genève, 1190, p. Il et suiT.

Ce n'était pas assez que le p&rti populaire, étendant chaque jour ses conquêtes, finit par absorber la presque totalité de la population civile. Pour assurer le succès de sa cause, il fallait encore qu'il parvint à séduire la plupart des régiments dont la cour menaçait l'Assemblée nationale. A vrai dire, le terrain était préparé; la tâche rencontrait peu d'obstacles. Nous avons déjà vu combien, dans les dernières années de l'ancien ré^me, l'armée française renfermait d'éléments de désordre, de germe de dissolution. Depuis ce moment, le mal n'avait fait qu'empirer. Sous l'action |d'une propagande incessante il s'était glissé jusque dans les corps qui semblaient le mieux à l'abri de ses atteintes. Il y avait des fanatiques qui s'étaient donné la mission spéciale de débaucher les soldats, en prévision d'un conflit, qu'ils croyaient tôt ou tard inévitable entre le gouvernement et le peuple. Un exemple précis donnera l'idée de ce que la passion de pareils hommes était capable de leur inspirer.

Dès le mois de févrierou de marsl789, Louis-Sauveur de Chénier, le frère d'André, oubliant qu'il avait été élève comme cadet-gentilhomme au régiment de Bassigny, et qu'il portait encore le titre d'officier, s'occupa de semer parmi les troupes l'esprit d'indiscipline et de défection. Ce n'est pas seulement à l'aide de prédications politiques qu'il espérait atteindre son but. Une fois s» résolution prise, au mois d'avril 1789 il vendît ses objets les plus précieux, engagea ses livres, et se procura la somme de 4873 livres ', qui était presque tout son

I. Voir U notice que H. de Becq de Fouquières a iniérâe en télé da son édition des œarrei d'André Chénier. Parie, Cbsrpentier, 1912, p. 19

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avoir, et qu'il employa, dit-il lui-même, «jusqu'au dernier sou à doirner à manger aux gardes françaises et à tous les soldats qu'il connaissait, soit à Versailles, soit à Paris ». Qu'on ne s'étonne pas d'un pareil sacrifice. A cette époque d'enthousiasme et d'entraînements, bien d'autres que Cbénier s'en imposèrent d'analogues, sinon de plus lourds encore. « Garât, dans le journal intitulé La clef du cabinet des souverains (l" mars 1797), parlant des dépenses faites par le duc d'Orléans pour exciter et soutenir la Révolution, et observant que, malgré son avarice, il avait répandu beaucoup d'argent pour la cause de la liberté, ajoute que tous les révolutionnaires qui en avaient en fournirent avec le même zèle; que le denier même du pauvre fut donné aux pauvres pour les mettre en mouvement, et que Chamfort, qui n'a jamais été rien dans la Révolution que révolutionnaire, ouvrit alors sa bourse de cuir pour en tirer mille écus, c'est-à-dire les économies de vingt ans de privations et de travaux. « L'abbé Morellet, aux Mémoires • duquel nous empruntons l'anecdote, ajoute à son tour : « Ce trait fait connaître Chamfort comme ayant au cœur la rage révolutionnaire, et l'on se demande toujours pour^ quoi >. C'est cette même rage, cette maladie des temps modernes, morbus democraticus, nova insanise forma ^ qui s'était emparée de Chénier et qui l'entraînait, malgré son nom, malgré sa famille, malgré son titre, malgré tant de motifs propres à le retenir.

Il était si convaincu du mérite de son œuvre, qu'il n'essayait pas de s'en cacher. Plus hardi que ses nombreux imitateurs, il tirait vanité des manœuvres auxquelles il consacrait son temps et sa fortune. Au mois de juin 1789 il publia une brochure intitulée : < Lettre à 11. le comte de Mirabeau, l'un des représentants à l'As-

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semblée nationale, sar les dispositions naturelles, nécessaires et indubitables des officiers et des soldats français et étrangers, par un officier français ' >. Cette brochure était un véritable appel à une insurrection militaire. Malgré son apathie habituelle, la police Ht une descente chez le libraire qui s'en était fait l'éditeur. Mais déjà Chénier avait distribué la plupart des exemplaires dans la caserne des gardes françaises, parmi les Suisses campés au Champ de Mars, les ouvriers des fauboui^ Saint- Antoine et Saint-Marceau, dans les boutiques et les groupes du Palais^Royat, enfin dans les rues et dans les carrefours. On peut juger par là de la propagande efi'rénée dont l'armée devint l'objet aux approches de juillet 1789. En même temps l'argent coule à pleins flots. Aux oboles versées par les énergumènes, conmie Ghénier et Chamfort, se joignent les largesses, prodiguées par le duc d'Orléans ou ses amis, les subsides founùs par les banquiers, par les capitalistes. Rien ne fut épargné, et le résultat de tant d'efforts, de tant de dépenses, ne tarda pas à se faire sentir.

Un des premiers régiments qu'atteignit la contagion fut précisément l'un des deux auxquels était confié le soin de veiller à la tranquillité de la capitale, celui des gardes françaises^ C'était un corps d'élite, composé c de 3600 hommes, entreprenants et vigoureux, accoutumés à une bonne discipliae militaire >. Suivant les offlciers généraux qui les connaissaient le mieux, ( avoir ce régiment pour soi, c'était assurément être maître de Paris * ». En tout cas il suffirait qu'il se prononçait en faveur de l'émeute, pour lui apporter aussitôt un énorme accroissement de forces et trans-

!. Beienval, Mémtdra, p. 363.

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