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ment. De son côté, le tiers état, conformément à la résolution qu'il avait prise la veille au soir, se réunit dans la salle des États. Nous nous empresserons de l'y suivre. Car c'est ici que va se livrer la grande bataille, ( la bataille de la France », comme dit Michelet. Tout au plus aurons-nous besoin, pour en expliquer les péripéties, d'aller voir, de temps à autre, ce qui se passe dans les autres chambres.
En arrivant dans leur salle, les députés des communes constatèrent l'absence des ordres supérieurs. Ils s'informent et ne tardent pas d'apprendre que la noblesse et le clergé, siégeant cbacun à part, se disposent à vérifier séparément les pouvoirs de leurs membres. De là aussitôt nécessité pour le tiers état de s'entendre, de combiner des mesures, d'arrêter un plan de conduite. « Mais comment ouvrir ia délibération ' ? » s'écrie Mirabeau dans une de ses Lettres qui joint à l'éclat du style le mérite d'une entière exactitude '. « Figurez-vous plus de cinq cents individus jetés dans une salle, sans se connaître, rassemblés de lieux divers, sans chef, sans hiérarchie, tous libres, tous égaux, nul n'ayant le droit de commander, nul ne se croyant contraint d'obéir, et tous voulant, à la française, être entendus avant d'écouter. Aussi le début a-t-il été analogue à ces éléments Après une demiheure de chaos, une voix heureusement constituée, surnageant le tumulte, s'est fait distinguer. Elle exprimait le besoin de l'ordre; chacun en avait le sentiment ; elle a obtenu un peu l'attention. « Il nous faut, a-t-elle ■ dit, un chef, un président, un doyen, qui règlent les < rangs de parler. » On s'est débattu sur les mots ; on a rejeté celui de président, comme pouvant tirer â conséquence. On a demandé le plus ancien d'âge : un
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citoyen s'eat présenté (Leroux, député et ancien maire rt'Amiens) '. Il a demandé un jeune tiomme pour être son héraut, des assesseurs pour le conseiller, et le chaos a commencé de prendre quelque forme.
« Alors se sont ouvertes des motions étrangères, comme de faire sortir de la salle quelques profanes, de donner des consignes aux gardes, d'admettre les suppliants. Des contradicteurs se sont levés; mais, plusieurs orateurs se levant et parlant à la fois, plusieurs auditeurs impatients faisant éclater leur approbation ou leur censure, le trouble renaissait à chaque instant. Des jeunes gens avaient d'abord parlé; des noms célèbres leur ont succédé et ont obtenu plus de silence. Enfin l'on est arrivé au fond de la question, et l'on a commencé d'examiner ce qu'il y avait à faire. L'on a considéré que, par leur absence, les privilégiés semblaient déclarer qu'ils entendaient délibérer par ordre. Des esprits ardents * ont proposé de les saisir sur cette première démarche, et de se constituer en Assemblée nationale, pour suivre brusquement toutes les conséquences de ce parti. Des esprits plus modérés {parmi lesquels Malouet) ont représenté qu'avant d'user d'une ressource extrême il convenait d'essayer préalablement tous les moyens amiables et conciliatoires; qu'il fallait d'abord inviter les absents de se rendre à l'assemblée générale, à laquelle le suprême magistrat les avait appelés; que, pour cet effet, il fallait leur envoyer quelques membres choisis avec la qualité de députés... Mais un troisième parti (Mounier) a observé que toute démarche de ce genre donnerait à l'assemblée l'air d'être formée en chambre; qu'il fallait surtout éviter de re-
1. Les noms entre parenthèses ne se trouvenl pas dans le lente de Mirabeau; nous les inlercalons d'après les documents contemporains.
2. Je oe trouve nulle part le nom de ces esprits ardent» qui, plus d'un mois avant le 10 juin, mettaient déjà sur le tapis la fameuse luo* lion de l'abbé Sieyës.
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connaître cette fonnation: que l'on ne courrait aucun risque de prendre des délais; qu'il était de la prudence lie donner aux privilégiés le temps de prendre un parti ; que, soit que ce parti fût bon, soit qu'il Tût mauvais, il ferait toujours temps d'agir; et que, dans cette occurrence délicate, l'art de tout faire était de ne rien faire du tout.
( Des lettres adressées au tiers étal assemblé sont survenues en incident; et, à mon profond élonnement, des lettres sans authenticité, apportées par on ne sait qui, remises on ne sait comment, ont fait consumer aux représentants de vingt-cinq millions d'hommes une grosse heure à délibérer si on les ouvrirait ou non.
■ Ce débat passé, un partisan de la députation aux deux ordres (Maiouet) a repris sa motion. Dans le mouvement qu'avaient causé les lettres, la plupart des députés avaient environné le bureau. L'orateur, les laissant dans ce désordre, a monté sur un banc. Les assistants, sans se donner le temps de reprendre leurs places, ont consenti à l'écouter, debout, pële-méle et en confusion. Vous jugez de l'agitation des esprits. Dans une posture si favorable, l'orateur, précipitant la décision, a demandé une opinion par oui et par non, et, sans laisser délibérer, a proposé d'opiner /lar changement de place, le oui restant d'un côté, et le non de l'autre. Vous le dirai-je, mylord; j'ai vu le moment où une grave assemblée, composée de l'élite du royaume de France, dans un moment d'effervescence, causé par cinq heures de débats, allait prendre un parti digne seulement d'une foule populaire. Heureusement quelques esprits sages ont paré le coup, et, remettant la décision a une autre séance, l'on s'est ajourné, sans avoir rien fait, pour demain à neuf heures du matin. «
Il parait certain que cette première séance des communes, en même temps qu'elle ne produisit aucun
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U LA CRDTB DE L'aNCIEN RÉGIME
résultat utile, fut loin d'offrir un spectacle édifiant. Malgré sa faiblesse à l'endroit des institutions représentatives, Mirabeau lui-même est obligé de convenir que l'attitude de ses collègues lui a suggéré de tristes réflexions sur la « division des esprits, la lutte des vanités, leur discussion perpétuelle et presque incurable», si bien qu'il est sorti de la salle profondément affligé. Une chose surtout l'inquiète : il craint que les spectateurs, et, d'après eux, le public, n'en conservent une impression fâcheuse à l'égard des nouveaux représentants du peuple. Aussi s'efforce-t-il d'atténuer les torts qu'il regrette, et, pour donner plus de poids à ses excuses, il fait intervenir son ami d'Angleterre, ce prétendu lord que nous avons déjà vu rejeter sur les imperfections du local la majeure partie des embarras qui entravent la marche de l'assemblée. C'est à lui qu'il adresse le récit qu'on vient de lire, c'est de lui qu'il est censé recevoir une réponse, dont nous détachons le passage suivant ' : « Je tremblais d'entendre dire que vous fussiez un troupeau de moutons, rangés en ordre au premier mot, obéissant à la première voix,
se soumettant au premier avis Tant mieux que vous
ayez peine à vous mettre en ordre; tant mieux que vous prétendiez tous commander; tant mieux que vous ayez des esprits violents, des orateurs emportés. L'expérience et le temps corrigeront assez tous ces défauts ; mais si le moût que l'on rassemble dans un tonneau ne fermente violemment, s'il ne fait effort contre ses entraves, presque à les briser, la liqueur qui en résultera ne sera jamais qu'un breuvage plat et insipide. Et à vous entendre, ne faudrait-il pas que des hommes rassemblés des quatre coins de la France fussent d'accord dès le premier jour? que des hommes qui