‹ La chute de l'ancien régimeChapitre 29 sur 126 · Lettres à les commellants, p · texte numérisé non relu

Lettres à les commellants, p

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jamais D'ont vu d'assemblées, qui jamais n'ont délibéré, discuté, opiné, connussent et pratiquassent tout (Tuncoup le mécanisme compliqué des volements et des délibérations? > Le fait est que, si jamais les hommes de 1789 ont mérité l'indulgence des juges les plus sévères, c'est en ces premiers jours de surprise et d'efTarement. Bien d'autres, qui n'avaient pas les mêmes motifs d'excuse, sont tombés dans les mêmes écarts. Notez d'ailleurs qu'au milieu du bruit et du désordre, inséparables de circonstances si extraordinaires, on voit pourtant poindre et surnager la pensée féconde qui va faire le salut de la France, à savoir, qu'il faut opposer aux agressions imprudentes de l'aristocratie la force d'inertie des communes, et attendre, dans une immobilité calculée, le moment et l'occasion de reprendre l'offensive.

Pendant que le tiers état semble perdre son temps, la noblesse et le clergé se distinguent par leur activité. .Vprès avoirconstitué soa bureau provisoire ', la noblesse décide aussitôt de confier la vériQcation des pouvoirs de ses membres au président et aux douze membres les plus âgés de l'assemblée. En vain Fréteau de Saint-Just fait observer qu'un grand nombre de députés manquent à l'appel, et notamment tous ceux qui doivent représenter Paris ; qu'il serait plus convenable de les attendre pour adopter un parti définitif: son observation ne tempère pas l'ardeur de ses collègues. Ils examinent, sans désemparer, la grave question de savoir si les commissaires qu'ils viennent de choisir procéderont seuls à la

). Lanobleiie et le dergéoDt publié le procès-verbal de leurs séance s, et c'est nalurellemeat ce document ofUciel que nous suivrons de prâtêrenee. Mais on trouve dans les Mémoirei de Ferrières, et surtout dans les LeICra de Mirabeau, écrites au jour le jour, des renseignements (•récieai, qu'il est impossible de négliger. Nos principales sources ïlaiit tia»i connues, nous tâcherons de réduire autant que possible les cjutioos auxquelles dous aurons recours, et seulement quand elles nous paraîtront nécessaires.

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vérification des pouvoirs de la aoblesse, ou s'ils le feroDt en commun avec les députés des deux autres ordres. Sur ce point, un petit groupe de gentilshommes, le groupe libéral, s'efforce d'arrêter le courant. Parmi ceux qui prennent la parole en faveur de la vérification commune, on cite le vicomte de Castellane, le duc de Liancourt, le marquis de Lafayette, les représentants du Dauphinéet ceux delà sénéchaussée d'Aix; un député du bailliage d'Amont, en Franche-Comté, va môrae jusqu'à déclarer qu'en dépit de toute décision contraire il a résolu de soumettre ses pouvoirs à l'examen de tous les ordres et qu'il en demande acte. A la suite de longs et violents débats, le vote enfin recueilli constate, en faveur de la vérification séparée, une majorité de 188 voix contre 46 ou 47. Dans le sein du clergé la discussion fut presque aussi tumultueuse que dans la réunion des communes '. Nommé président provisoire, le cardinal de Laroche fou cauld ne parvint pas à lui donner le caractère d'un débat régulier. C'est qu'ici les deux opinions en présence sebalançaient presque également. Parmi les prélats eux-mêmes, quelques-uns des plus distingués, comme les archevêques de Vienne et de Bordeaux.se prononcent avec énergie dans le sens de la cause populaire. En définitive, le principe de la vérification séparée ne passe qu'à la faible majorité de 133 voix conti-e 114. Encore l'assemblée prend soin de formuler sa résolution de manière à ne pas trop engager l'avenir et à se réserver une certaine liberté de changement.

Le lendemain 7, nouvelle réunion des communes dans la grande salle. A l'ouverture, Malouet renouvelle sa motion de la veille et réclame l'envoi immédiat d'une députation aux ordres supérieurs. Quoi qu'on dise, il ne saurait y voir aucun inconvénient sérieux. Il soutient au

1. Telle est du moins l'atOrnialion positive de Mirabeau. LeUrei à

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contraire que » les communes, par cette démarche, d'uQ côté, mettraient en évidence un ardent désir de remplir l'objet pour lequel elles étaient -assemblées, et, de l'autre, établiraient le clei^c et la noblesse dans une demeure inexcusable ' ». Partisan opiniâtre de la politique d'inertie, Mirabeau s'élève, avec sa véhémence accoutumée, contre la motion de Malouet. Il ne dissimule pas les défiances impérieuses qu'elle lui inspire. Mais tout à coup Meunier ', revenant sur l'opinion qu'il avait présentée le 6, appuie la démarche proposée par Malouet. Pour expliquer ce revirement subit, il avance que le clergé témoigne un esprit de conciliation dont il importe de tenir compte. Il invoque les confidences de son ami l'archevêque de Vienne; peut-être même il se laisse aller à en exagérer un peu la portée. Moiinier jouissait alors d'une considération exceptionnelle; sa voix, son autorité entraînent la majorité des auditeurs. Bientôt la députation est choisie, et les communes, donnant les premières un exemple de bonne volonté, envoient douze de leurs membres se mettre en rapport avec les ordres dissidents. Dans la chambre de la noblesse, cette députation ne rencontre que les commissaires chargés de la vérification des pouvoirs : elle apprend d'eux que l'assemblée s'est ajournée jusqu'au lundi 11, et ne pourra pas répondre avant cette date. Dans la chambre du clergé, la réunion est très nombreuse. Elle accueille avec empressement l'ouverture qui lui est faite, et ne demande qu'un bref délai pour en délibérer et transmettre sa réponse.

Une heure après, l'évêque de Montpellier, l'évêque d'Orange et quatre autres ecclésiastiques se rendent à leur tour dans la salle des communes. L'évêque de Montpellier, qui portait la parole, donne lecture do

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l'arrêté que vient de prendre sa chambre et qui est ainsi conçu * : < Sur la proposition qui a été faite par Messieurs les députés du tiers état de se réunir en commun pour faire la vériflcatîon des pouvoirs, les membres du clergé assemblés ont chargé leurs députés de témoigner à Messieurs de Tordre du tiers état le zélé et l'attachement dont ils sont pénétrés pour eux, et le désir de concourir à la plus parfaite harmonie entre tous les ordres; et qu'en conséquence ils sont convenus de nommer des commissaires, et d'inviter les autres ordres à en nommer pareillement, à l'effet de conférer ensemble et de se concerter sur la proposition faite par Messieurs ies députés du tiers état. » C'est ainsi que, pour la première fois, à la suite de la démarche des communes et sur l'initiative du clergé, naquit ce projet de conférences qui pendant si longtemps allait absorber l'activité des États généraux et fournir matière à tant de discussions inutiles. Disons encore, à Tlionneur du clergé, qu'il ne se contenta pas de mettre en avant sa proposition, sans prouver, par des actes significatifs, combien il tenait à la voir réussir. Sa conduite prudente et modérée désarma les juges les moins favorables. « L'ordre du clergé », dit Mirabeau lui-même ', ébranlé à son tour, malgré son incurable défiance, « montre jusqu'ici bien plus de circonspection que celui de la noblesse; il a suspendu la vérification des pouvoirs; il s'est déclaré non constitué; enfin, il parait désirer que les trois ordres puissent se concilier; et ai, d'après ses démarches, on pouvait juger ses véritables intentions, on croirait qu'il se propose le rôle de médiateur, comme le plus convenable à son caractère et à ses vrais intérêts. »

De leur côté, les communes étaient décidées à garder

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le sileoce tant que la noblesse n'aurait pas fait connaître sa réponse aux propositions du clergé. En attendant, elles consacrèrent les journées des 8 et 9 mai à l'examen de leurs affaires intérieures. La crainte de sortir de leur immobilité et de paraître tentées de se constituer en chambre distincte ne les empêchait pas de sentir la nécessité d'un ordre quelconque, ne fût-ce que pour régulariser la marche de leurs délibérations, recueillir les opinions émises, et constater le nombre des votes. Quelques membres allaient plus loin. Ils sollicitaient l'envoi d'une députation au maître des cérémonies ou à toute autre personne compétente, à l'effet d'obtenir que les places fussent disposées en amphithéâtre et le bureau inslaltéd'une manière plus convenable. D'autres réclamaient un règlement de police, un règlement complet, statuant sur tous les détails que comporte la direction régulière d'une grande assemblée. De ce nombre était Mounier, qui, à l'appui de sa demande, déposa sur le bureau un projet tout élaboré. Cédant à ses instances, le doyen consentit à ouvrir le débat, et, comme il prévoyait une lutte animée, il prit sur lui d'adopter provisoirement une marche qu'on n'avait pas encore suivie. Elle consistait d'abord à appeler chaque députation, par ordre de bailliages ou de sénéchaussées, de manière que les membres qui les composaient pussent émettre successivement leur avis motivé. Ensuite venait l'apprel nominal de tous les députés, destiné à recueillir leur vote pur et simple. Ce système, nouveau pour l'assemblée, mais conforme aux habitudes de l'époque, permit de procéder avec moins de désordre et de confusion que dans le cours des séances précédentes.

Pendant deux jours consécutifs la discussion continua sans trop d'encombre. On y remarqua surtout le discours d'un député d'Alsace, jusqu'alors inconnu, et

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qui devait plus tard s'élever aux plus hautes fonctions de l'Élat. Rewbell combattit à là fols le projet de députation et celui de règlement. Tout au plus admettait-il que l'assemblée pouvait, d'un jour à l'autre, se voir obligée de recourir à des mesures décisives, et qu'en vue de cette éventualité elle avait besoin de se donner d'avance une organisation sommaire. ■ Je me résume, quant à présent, » dit Rewbell en terminant son discours ', < à dire que l'on ne peut s'occuper encore du règlement en général, ni du premier article de règlement en particulier ; que la police qu'on veut nous donner suppose que nous nous sommes déjà fonmés en tiers état, en corps séparé de la noblesse et du clergé ; que la députation à faire à M. le marquis de Dreux-Brézé et à toute autre personne pour faire disposer nos places en amphithéâtre fortifie cette séparation... Écartons donc, quant à présent, toute idée de règlement et d'amphithéâtre. Ne nous occupons que de la manière de parvenir à régler comment on recueillera, les voix pour constater légalement l'opinion de cette assemblée. » Tel est l'avis qui finit par l'emporter. La majorité se borna à décider que, tant que l'assemblée n'aurait pas de constitution positive, le doyen conserverait seul le soin de veiller à sa police et d'en fixer les règles. ■ C'était le maintien absolu, rigoureux, de cette politique d'inertie que Mirabeau appuyait avec tant d'énergie, et parfois avec trop d'aigreur contre ceux de ses collègues qui se montraient moins excessifs que lui. Cette aigreur, qui nous étonne de la part d'un homme comme lui, s'explique par les idées qui fermentaient dans son cerveau. Quand il parle ou qu'il écrit pour le public, il se contient, il ne démasque qu'une partie de ses espérances ou de ses craintes. Dans sa correspondance

1, Leltrt» du comte de Mirabeau à tes commellanlt, p. iO.

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ODVERTDKB DBS ÉTATS GÉn6rAUX SI

intimé il est plus explicite. C'est là qu'il faut chercher le fond de sa pensée. Citons-en, pour exemple, une lettre qu'il adresse, vers cette époque ', à son ami d'Allemagne, le major de Mauvillon. Elle contient un passage qui mérite d'être reproduit textuellement : « Nous sommes ici en pleins États généraux, et cependant les États généraux ne sont point en activité. Les ordres privilégiés s'acharnent, contre l'ajournement du roi et le bon sens, à ne pas faire les vérifications en commun.,.. Leur arrière-pensée est que déférer sur cela au bon sens et aux principes, c'est préjuger la question de délibérer et d'opiner par tôte, qu'ils ne veulent pas perdre sans avoir tout risqué pour la gagner. Les communes ont jusqu'ici persisté dans un système d'immobilité, qui, par la toutepuissance de la force d'inertie, les rendrait victorieuses de tout et de tous, si elles pouvaient n'en pas dévier. Dans les ordres privilégiés on dit que c'est mon insidieuse et funeste éloquence qui acharne les communes; dans les communes on dit que, par trop de zèle , Je perdrai la chose publique. Là on cabale, ici l'on intrigue ; partout je suis le point de mire de la calomnie, et je vais mon chemin. Au reste, la noblesse nous a fait déclarer qu'elle se regardait comme légalement constituée. Le clergé n'a pas été jusque-là. Chacun de ces ordres joue son rôle et conserve son caractère. L'un tranche, l'autre ruse. De quel côté est la cour ? cela n'est que trop clair. L'homme qui veut régénérer le royaume avec du tabac en poudre, depuis son Résultat du conseil, s'est constamment rapproché des privilégiés, avec lesquels il ne se raccommodera certainement pas, tandis que, une fois les États généraux ouverts, sa puissance était invincible s'il n'eût pas déserté la cause populaire. Quant au

1, LeUres de Mirabeau au major de Mauvillon, p. t63. Celle-ci n'esl ptu datée, maû évidemment elle se rattache au milieu du mois de m«i 1789.

Sa LA CHUTE DE L'aNCIBN RËGIUB

maître, il est tout aux magnats, et peut-être est-ce bien sous un certain rapport. Car, aux dispositions que je vois aux communes, à la toute-puissance du mot Roi, il n'est presque pas douteux que nous n'eussions joué le second tome du Danemark '. Je ne dis rien de plus; à bon entendeur, salut. Quoi qu'il en soit, l'horizon est si nébuleux qu'il y aurait plus que de la témérité à prédire ce qui arrivera. Mais le peu de citoyens et d'hommes éclairés qu'il y a dans la tourbe de l'assemblée nationale fera bien de gagner le grand procès de la Révolution ou de fuir en Amérique : car, si l'aristocratie judiciaire du moins n'est pas tuée, les vengeances de la féodalité et de la jugerie n'auront ni terme ni mesure. » Voilà pourquoi Mirabeau se montrait si sévère à l'égard de ceux de ses collègues qui troublaient l'exécution du plan sur lequel ii comptait pour vaincre tant d'obstacles et conjurer un avenir qu'il croyait si redoutable.

Sans partager toutes ses craintes, les amis du progrès se sentaient en face de difficultés périlleuses. La politique d'inertie leur offrait l'avantage de ne rien compromettre, Ne sachant trop quel parti prendre, ils s'obstinaient à n'en prendre aucun. Cependant les partisans du système contraire ne se tenaient pas pour battus. Dès le commencement de la séance du îi, Malouet revient à la charge. Il propose à l'assemblée de se former en Grand Comité, de manière à mieux régler la marche des délibérations, consigner les arrêtés dans un registre, et faire auprès des autres ordres toutes les démarches dont les circonstances indiqueraient l'utilité. À vrai dire, se former en Grand Comité ou se constituer en chambre distincte, la différence n'était guère sensible. Sans doute Malouet était animé d'excellentes intentions.

1. Od sait qu'en nansmark les classes bourgeoises et popuJures avaient aidé la ro^^aulÉ à se dëbairasser de l'aristocratie, et lui avaient liTfÉ l'autorité despotique.

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Plus lard il sut conquérir l'estime de ses adversaires eux-mêmes. Mais à ce début il se prodiguait un peu trop. Il se laissait aller à trop de précipitation et s'exposait imprudemment à soulever contre lui des défiances, qu'il ne tarda pas à regretter. Accueillie avec une défaveur marquée, sa proposition fut rejetée à une énorme majorité, par le motif constamment invoqué ■ que les communes devaient rester dans l'inertie et fonder leur force actuelle sur leur immobilité >.

Mounier sut se montrer plus habile que Malouet. Son projet de règlement n'avait échoué que parce que le nombre et la précision des détails paraissaient mieux convenir à une assemblée régulièrement constituée qu'à une réunion essentiellement provisoire. Ceux-là même qui l'avaient combattu avec le plus de succès, comme Rewbell, avaient reconnu la nécessité d'établir au moins une police sommaire pour régler la collecte des opinions et des votes. Reprenant cette idée, et se conformant au vœu général, Mounier se réduisit à proposer la réforme du bureau primitif, en plaçant à côté du doyen un certain nombre d'adjoints élus, qui pussent lui faciliter l'accomplissement de sa tâche. Même restreinte à ces termes, sa motion souleva des débats qui se prolongèrent durant la séance du 11, celle du 12 tout entière et une partie de celte du 13. A la fin, elle fut adoptée à une grande majorité.

C'est dans le cours de cette discussion que Barnave fit ses débuts. Mirabeau, dans ses Lettres *, ne lui marchanda pas les éloges. < Il est impossible, dit-il, de parler mieux, avec plus de raison, d'énerçie et d'élégance que ne l'a fait à cette occasion M. Barnave, jeune Dauphinois, le co-député de M. Mounier, qui annonce de grands talents et particulièrement ceux d'orateur. >

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