‹ La chute de l'ancien régimeChapitre 5 sur 126 · XIV, INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV, INTRODUCTION

« Non, il ne suffit pas, pour être conservateur, de vouloir conserver telle ou telle forme de gouveraement établi. Les doctrines conservatrices sont de tous les temps et de tous (es régimes, elles s'appliquent au fond des choses. M. Thiei's montraît plus de sincérité, lorsqu'il disait avec raison : La République sera conservatrice ou elle ne sera pas! Il y a donc réellement deus républiques, celle qui est conservatrice et celle qui ne l'est pas. Il y a deus catégories bien distinctes de républicains : ceux qui se disent aujourd'hui conservateurs et ceux qui l'ont toujours été.

« Un vrai conservateur, c'est celui qui, sous tous les gouvernements, respecte et défend l'ordre de choses inauguré en 17S9, organisé par la miûn toute-puissante du premier consul et du premier empereur, amélioré peu à peu par les divers pouvoirs qui se sont succédé sur le terrain mouvant de nos dissensions politiques... »

Tous les c amis » auxquels s'adressaient ces paroles si franches et si mesurées les ont-ils goûtées égalementï En matière politique, les t. amis » tiennent beaucoup moins à recevoir des a conseils utiles » qu'à voir frapper sur les 1 ennemis » aussi souvent et aussi fort que possible. M. Gbérest s'en doutait bien, et c'est pourquoi plus tard il ne voulut point renouveler sa tentative.

Il se présenta donc cette fois encore avec une allure très conciliatrice et très terme ; il remplit consciencieusement ses devoirs de candidat, mais sans pouvoir résister, dans le cours de sa tournée électorale, au plaisir de causer archéologie, histoire locale, de consulter, même sous la conduite d'un curé (sûr moyen de se foire accuser de cléricalisme I), les archives de quelque fabrique et de quelque église. Il obtint une honorable minorité, environ sept mille voix (c'était aQ scrutin d'arrondissement), et dès lors il refusa obstinément de se laisser porter candidat.

' Cet échec fut loin de lui être amer, ou du moins n'en laissa-t-il jamais rien voir. Il ne s'enfonça nullement dans des idées ni dans des souhaits de réaction. Les notes qu'il avait trouvées et classées dans les papiers de M. Marie lui

INTRODDCTION XV

avaient'mis ^qs les yeiv un embryon de jugement sur la Révolution française : le vieux membre du gouvernement provisoire gardait ses convictions fondamentales, après avoir perdu bon nombre d'illusions. Vivement intéressé par ces notes, M. Chérest conçut alors le projet de traiter lui-même l'histoire de la Révolution < comme on avait traité Tbistoire dn moyen âge * », en recourant aux sources et en confron^ tant tous les témoins,- sans parti pris. De Ik l'origine de son dernier travail. Le lecteur l'a entre les mains ; il en a tu l'introduction et particulièrement cette dernière page que la critique a déjà citée et louée comme elle le mérite. On sait ave.c quelle sincérité M. Chérest, après avoir vaguement pressenti que son travail aboutirait peut-être à une sorte de réhabilitation de l'ancien régime, a été amené à des conclusions toutes contraires. Jamais œuvre ne fut entreprise et poursuivie avec une bonne foi plus parfaite.

Nous ne pouvons mieux faire, avant de terminer, que de rappeler le jugement très fin et très sûr qu'il avait porté luimême sur deux de ses collègues de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, MM. de Bostard et Chaillou des Barres. Il disait d'eux : < Tous deux avaient compris que la fortune ne dispense pas du travail, et que chaque homme, en ce monde, doit compte à son pays des facultés qu'il a reçues de Dieu. Tous deux savaient concilier avec les devoirs de la vie active l'amour éclairé des sciences et des lettres. Tous deux, dévoués à notre département, se plaisaient à en étudier l'histoire et à ranimer parmi nous les espérances du présent par les souvenirs glorieux du passé. Tous deux apportaient dans les relations journalières un charme sympathique : l'un avec une nuance charmante d'esprit et de verve, l'autre avec un caractère plus marqué d'abandon et de bonhomie. Tous deux enfin possédaient au suprême degré cette généreuse obligeance qui sied aux grandes positions et qui en rehausse l'éclat. Aussi leurs noms méritent-ils de rester associés dans nos souvenirs, de

XTI INTRODUCTION

même que ieur image à lous deux méritait d'étrâ placée dans cette enceinte ' à cdté de celles de nos illustres patrons, les Lebeuf et les Sainte-Pallaye. >

En traçant ainsi les portraits de deux de ses amis, M. Ghérest donnait plus d'un des traits de sa propre figure ; les qualités qu'il trouvait partagées entre l'un et l'autre, il les réunissait dans sa personne, et l'bonneur qu'il leur fusait, aux applaudissements de leurs communs collègues, il le mérite amplement. Qu'on nous permette maintenant de reproduire les quelques lignes que nous écrivions presque au lendemain de sa mort, dans le journal U Temps : < Le travail aisé, le goût délicat et satisfait des arts, un choix heureux d'amitiés qui agrandissaient le cercle joyeux de la famille, une ouverture constante de cœur et d'esprit, ont, jusqu'à la crise subite et courte du dernier moment, rendu l'existence noble et douce à ce âls dignement arrivé, très indépendant et très rassis de la Révolution, dont il devait lui-même raconter avec tant d'impartialité les origines. Il avait choisi sa tâche, il se l'était tracée et délimitée librement, mais il avait voulu s'en imposer une; et non seulement il l'avait choisie intelligemment, mais il l'a conduite avec cet esprit de sévère exactitude, avec cette honnêteté scrupuleuse et cette délicatesse d'équité qui doublent le talent; il a bien rempli sa journée. <>

Henri Joly.

Page 1